Billet de Yann Kerjan pour le Dailymars

À l’heure d’établir un bilan de l’année qui vient de s’achever, nous évoquions The Get Down et sa fiction historique totale. Plus largement, ce cru 2016 nous aura notamment permis d’évaluer l’ambition manifeste de servir un récit musical. De la série de Baz Luhrmann jusqu’à Vinyl en passant par Roadies et d’autres, la thématique aura été diversement servie. Pourtant, le choix musical en ressort systématiquement comme un sujet pertinent et nécessaire.

Décrire l’histoire de l’art

Ce qui rassemble deux des séries les plus onéreuses de l’année se trouve là. La conviction qu’il faut raconter comment s’est construit un pan musical dans son contexte, si possible le plus fidèlement. En plus de se situer sensiblement à la même époque, dans la même ville, Vinyl (1973) et The Get Down (1977) partagent le même dosage entre fiction et réalité.
Dans les deux séries, on cherche à comprendre le parcours de musiciens alors qu’ils vont faire évoluer leur art. Quelles motivations vont les pousser dans cette direction et pourquoi vont-ils réussir ou échouer dans cette voie ? C’est le premier intérêt de ce type de récit : bien que nous puissions connaître et apprécier le hip-hop, son émergence et la compréhension de sa naissance nous sont le plus souvent inconnues. À des degrés différents, les deux séries abordent cette genèse en représentant le fameux Dj Kool Herc par exemple 1.

À partir de là, les démarches de Luhrmann d’une part et du trio Jagger / Scorsese / Winter d’autre part diffèrent singulièrement. The Get Down nous place au plus près d’artistes en devenir alors que Vinyl s’intéresse en premier lieu aux faiseurs d’artistes, managers et petites mains d’un label. Le regard naïf et chargé d’espoir de la première contraste fortement avec le cynisme et l’état de déliquescence caractérisant la deuxième.

En cela, l’échec de Vinyl 2 trouve un début d’explication. Malgré la volonté sincère d’accompagner une période charnière de l’industrie musicale, le point de vue extérieur n’aura pas convaincu. Le parcours des musiciens y est relégué à la marge (les seconds rôles Lester et Kip) et les “visions” du personnage principal (Richie), telle cette apparition de la légende Bo Diddley au-dessus de sa piscine, sont parachutées sans expliquer leur importance 3.
Malgré l’exubérance très proche du conte de fées chère à son créateur, The Get Down trouve paradoxalement plus de souffle dans la description d’un quotidien – celui des quartiers sud du Bronx – et ses spécificités sociales pour expliquer l’urgence et les motivations d’un mouvement artistique qui dépasse alors le seul cadre musical.

Néanmoins, on imagine assez naturellement qu’il peut y avoir un conflit entre la dimension historique de l’art et la narration purement dramatique du récit. Jusqu’à quel point peut-on miser sur cette teneur documentaire dans une fiction tout en gardant une narration séduisante et fluide ?
L’exemple de Roadies témoigne justement de la difficulté que cette cohabitation impose au format. La série de Cameron Crowe accompagne le staff chargé d’assurer la tournée d’un groupe de rock à succès contemporain 4. En plus d’être très compétents dans leur travail, ils ont également la particularité d’être de fins mélomanes qui défendent une passion communicative autour d’un large éventail folk-rock. L’ambition première de la série est de construire une dynamique dramatique bien sûr – les mauvaises langues parleront ici d’un soap – mais le contexte doit pouvoir interagir et Roadies aura trop souvent donné l’impression de reculer sur le sujet strictement musical. C’est seulement lorsque la série embrassait le savoir musical de ses personnages ou lorsqu’elle prenait le temps de se replacer dans un contexte de l’histoire de la scène (Phil et son parcours avec Lynyrd Skynyrd) qu’elle prenait tout son sens.

Représenter la performance

Le quotidien d’une tournée est forcément répétitif. Mais Roadies s’est adroitement emparée de la contrainte. L’une des très bonnes idées de la – seule 5 – saison consistait à mettre en scène des premières parties différentes à chaque épisode. L’occasion pour la série de mettre la musique en images, un exercice pas si évident dans les contraintes du format sériel.
Comment intégrer une performance d’artiste(s) dans un épisode avec cohérence ? Filmer l’acte peut s’avérer être un véritable écueil. Les performances de Monica Bellucci ne font nullement illusion dans la saison 3 de Mozart in the Jungle par exemple.

Lorsque Richie assiste à un concert des New York Dolls lors du pilote de Vinyl, la scène est par contre très impressionnante. Martin Scorsese – qui réalise cette entrée en matière – assemble une reconstitution de concert à la perfection. Tout y est, du lieu mythique (le Mercer Arts Center) savamment reproduit, jusqu’au groupe en lui-même qui restitue une double performance, à la fois purement musicale 6 mais aussi dans l’approche physique et gestuelle.

Le dénouement du concert se fera sous la forme d’un ressort dramatique grotesque. Néanmoins, cette découverte d’un théâtre sonore d’importance et l’introduction très sensorielle de l’événement par Scorsese forment une ode à la pratique de l’art. Même si on ignore tout des Dolls, difficile de rester de marbre devant un spectacle total auquel nous assistons comme aux premières loges.

Sans être, une scène primordiale d’un point de vue narratif, le concert des Dolls s’inscrit complètement dans le parcours du personnage principal de Vinyl. A contrario, l’insertion d’une performance musicale peut aussi n’avoir que vocation à fixer une ambiance. Malgré ce statut de “décor”, l’exercice peut s’avérer tout aussi marquant et ce fut notamment le cas dans Quarry.

À l’image du roman noir 7, la série prend son temps pour évoquer un environnement spécifique, en plus de se situer dans le passé (post-guerre du Vietnam). Quarry a notamment la particularité de se dérouler à Memphis, Tennessee. La ville a vu passer pléthore d’artistes importants et la série se sert très largement d’intermèdes musicaux pour créer un support vivace sur lequel elle déroule son récit.
Pour des raisons d’imposition plus avantageuse, la production s’est déroulée essentiellement à la Nouvelle Orléans et cette mise en avant d’une reconstitution de la scène musicale locale sert aussi à fixer un ancrage qui faisait éventuellement défaut au niveau des décors naturels.

L’extrait ci-dessus (“Little Bluebird” par Jeremy O’Bryan) témoigne du soin apporté à l’effort musical dans Quarry. Il a été concocté – tout comme de nombreuses autres performances similaires – par David Porter 8 qui fait office de consultant musical pour la série. La particularité de ces séquences est qu’elles ont été captées telles quelles sur les lieux de tournage. Cette pratique n’est, pour ainsi dire, jamais privilégiée tant elle suppose une part d’incertitude qu’une production sérielle ne peut pas se permettre de s’offrir. Elle signale donc combien la dimension musicale peut être importante sans pour autant avoir un impact narratif.

Déclencher le récit par la musique

Les choix de Porter retracent l’éclectisme des influences musicales de Memphis. Du rock vénéneux des Cardinal Sons à la soul de Carla Thomas, il nous rappelle que les plus grandes partitions ont souvent été écrites au carrefour des cultures.
Cette revendication infuse en partie deux des formats courts les plus remarqués en 2016. Avec des approches différentes, Atlanta et Insecure tentent d’expliquer un point de vue qui est celui d’une jeunesse noire en manque de représentation. Leurs deux créateurs abordent leur récit en se servant de la musique comme d’un cheval de Troie.

Issa Rae (Créatrice et interprète pour Insecure) ne donne pas à son personnage d’ambition musicale. Elle y endosse le rôle d’une jeune femme travaillant pour le compte d’une organisation caritative à destination des écoles. Tout juste peut-on s’apercevoir qu’elle fait preuve d’un certain talent lorsqu’elle chante seule devant le miroir de sa salle de bains.
Mais lorsqu’elle rencontre des difficultés pour communiquer avec les jeunes élèves dont elle a la charge, la musique et le Hip-hop en l’occurrence vont lui offrir des solutions inattendues.

De son côté, Donald Glover (Créateur et interprète pour Atlanta) opte lui aussi pour un personnage extérieur à la musique de prime abord. C’est assez paradoxal si l’on tient compte du fait qu’il est lui même artiste parallèlement 9. Son personnage est néanmoins happé par la musique puisqu’il se propose pour être le manager de son cousin, lequel rencontre un certain succès en tant que rappeur.
Pour les deux séries, le sujet musical s’établit dans un prisme social. Rae et Glover parviennent à démonter les préjugés en montrant qu’une femme est à même d’exceller sur une scène à micro libre et en décrivant le quotidien – loin d’être rose – d’une star montante.

Malgré un certain idéalisme qu’elle nourrit tout au long de ses six premiers épisodes, The Get Down partage cette même emprise sociale prépondérante. Surtout, elle démontre combien elle constitue l’un des moteurs principaux de la création. En quelques scènes, elle explique comment le mélange des cultures présentes dans le Bronx a conduit à de nouvelles formes de musique. Comment une chanson gospel est devenue un hymne disco (“There But for the Grace of God Go I”). Comment la culture jamaïcaine du soundsystem et les rythmes syncopés d’un James Brown ont mené aux premières boucles du hip-hop.

La musique est un réservoir sans fin d’histoires prônant le mélange des cultures. Définitivement une voie à continuer d’explorer en 2017.

Notes :
1 : Kool Herc, new-yorkais d’origine jamaïcaine, serait à l’origine de la pratique avec deux platines. Comme il avait remarqué que son public prenait surtout son pied sur les parties dominées par les percussions, il a eu l’idée de prolonger ses passages grâce à cette installation.
2 : Un temps renouvelée sans Terence Winter qui officiait lors de la saison 1 en tant que showrunner, HBO a finalement débranché la série en juin.
3 : En l’occurrence, Bo Diddley est reconnu pour son rôle important dans la transition entre blues et rock.
4 : le fictif The Staton House band, un mélange entre The Dave Matthews Band et The Black Crowes.
5 : Malgré un casting impressionnant et un attelage tout aussi reluisant (Cameron Crowe, Winnie Holzman et J. J. Abrams), la série ne se poursuivra pas.
6 : C’est Christian Peslak qui endosse le rôle du chanteur des Dolls (David Johansen).
7 : Quarry est une adaptation d’une série de romans noirs que l’on doit au romancier Max Allan Collins.
8 : David Porter est un musicien et producteur né à Memphis. Il a longtemps travaillé pour le mythique label de la ville : Stax Records.
9 : Donald Glover est aussi musicien connu sous le nom de Childish Gambino.

Titres cités :
The Get Down est visible sur Netflix.
Vinyl (HBO) est visible sur OCS.
Roadies a été diffusée sur Showtime.
Quarry (Cinemax) est visible sur OCS.
Atlanta a été diffusée sur FX.
Insecure (HBO) était visible sur OCS.

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