Chaque année, les étudiant.e.s du cursus « Création de séries TV » de la Fémis vont à la rencontre des invités du Festival. Filip Lenearts (créateur, scénariste et réalisateur) et Pieter Van Huyck (producteur) de la série belge Team Chocolate se sont prêtés au jeu des questions-réponses.

 

Autour de Team Chocolate

 

Les deux premiers épisodes de la série belge Team Chocolate ont été diffusés au festival Séries Mania le dimanche 16 avril 2017. Ce road-movie romantique et humaniste nous emmène à la rencontre de travailleurs handicapés d’une usine de chocolat en Belgique, qui vont se lancer sur la route dans une aventure qui va les emmener jusqu’au Kosovo et les forcer à prendre leur indépendance.

 

Comment vous est venue l’idée de ce concept ?

– FILIP LENAERTS : L’inspiration est d’abord venue des acteurs. Je voulais travailler avec eux alors j’ai trouvé une histoire qui me permette de le faire. Lorsque la télévision a accepté de nous suivre sur cette idée, la condition était de trouver une façon de la faire pour un large public. Il a fallu en faire une histoire familiale. Mais on voulait toujours traiter la question de que se passe-t-il lorsqu’on isole ces personnes handicapées, quand ils n’ont plus personne pour prendre soin d’eux et comment transcrit-on les émotions qu’ils ont en tête. Comment ils tombent amoureux, comment ils prennent leur indépendance vis à vis de leurs parents, comment faire pour que les gens les prennent au sérieux. On s’est inspiré de la vraie vie des acteurs pour créer l’histoire. Par exemple lorsque Jasper refuse une histoire d’amour car il a trop été blessé auparavant, c’est une histoire vraie de l’acteur principal. Après on a cherché comment les envoyer sur la route, et c’est là qu’est venu l’histoire d’amour avec Tina, immigrante qui est renvoyé au Kosovo. C’était une autre manière d’aborder le fait d’être en marge de la société : d’une part avec les personnes handicapées, d’autre part avec l’immigration. Donc ces deux histoires se répondent. Mais tout le but de l’histoire est de les suivre sur la route : ça devient un road-movie à partir de l’épisode 4. Jasper et quatre autres camarades décident d’aller la chercher, et le directeur de l’usine les suit.

– PIETER VAN HUYCK : Mais ce n’est pas un projet social. C’est une pure fiction, un road-movie romantique avec des acteurs qui travaillent comme les autres. On les traite normalement, et ils sont responsabilisés dans leur travail. On traite de thèmes universels comme l’amitié, l’amour, les limites, et le fait de devoir lâcher prise.

 

Comment les diffuseurs ont-ils réagi à cette histoire au départ ?

– FILIP LENAERTS : Ils ont bien réagi ! On a réussi à être convaincant, même s’il y avait de la réserve au départ. Ils nous ont dit d’aller chercher un producteur. Le projet est vraiment arrivé à un moment où différents partenaires ont accepté de prendre le risque.

– PIETER VAN HUYCK : Les diffuseurs publics sont vraiment de qualité en Belgique. Ils ont suffisamment d’argent, et même s’ils doivent viser de larges audiences, ils s’intéressent aux histoires audacieuses qui concernent la société. Cette série n’aurait pas été possible sur une chaîne commerciale.

 

 

 

Comment le travail avec Marc, votre co-créateur, co-auteur, et co-réalisteur s’est organisé dans l’écriture puis sur le plateau ?

– FILIP LENAERTS : Marc a fondé un théâtre professionnel avec des acteurs qui ont des handicaps mentaux. Il a développé ce projet depuis 30 ans et aujourd’hui plusieurs d’entre eux travaillent dans des pièces, sont appelés pour des séries… Comme il connaît bien les acteurs, certains depuis dix ou quinze ans, il connaît leur façon de parler, de réagir etc… Le personnage de Jasper n’a pas beaucoup de dialogues, alors qu’il est le personnage principal, car on sait qu’il n’est pas très bon en mémorisation de texte ou en articulation. Par contre il sait bien transmettre une émotion, donner une réaction puissante mais silencieuse. Donc Marc a beaucoup été coach d’acteur, il sait comment les gérer. On écrivait puis on faisait jouer les scènes et en fonction de comment ça se passait on réécrivait. On a travaillé environ 15 mois sur l’écriture, ce qui est beaucoup. On a travaillé complètement ensemble pour l’écriture et sur le tournage, mon background de réalisation documentaire m’a permis de prendre plus de choses en charge sur le plateau et au montage.

 

Qu’est-ce que les personnages apprennent pendant ce voyage ?

– FILIP LENAERTS : Ils apprennent qu’ils ont des limites. On ne va pas montrer qu’ils peuvent conquérir le monde. Ils ont le syndrome de Down donc ils doivent apprendre à vivre avec. Ils vont devoir également faire face à leur passé, parfois traumatique pour certains. Le voyage dans les road-movies fonctionne comme une solution pour eux. Jasper par exemple, apprend à accepter l’amour.

– PIETER VAN HUYCK : Il apprend à accepter cette relation, à être vulnérable. Comme dans toute les bonnes histoires, on pousse les personnages dans leurs retranchements, et au-delà d’eux-mêmes. On met une forte pression sur l’amitié, sur cette volonté de continuer ou d’abandonner et ce qui est super, c’est la façon dont dont Filip et Marc l’ont fait avec ces personnes, qui ont des limites particulières. Et il y a beaucoup de choses qu’ils peuvent faire, comme nous, donc cela prouve aussi que ce sont des êtres humains qui ont les même envies, les mêmes besoin que nous. Ils doivent se sauver mutuellement des menaces extérieures. C’est vraiment cette volonté d’isoler un groupe et de le mettre sous pression.

 

 

 

Comment s’est passé le tournage ?

– FILIP LENAERTS : On a tourné pendant 5 semaines entre la Belgique et le Kosovo avec toute l’équipe. Et les acteurs étaient avec nous, ils ne sont pas retournés chez leurs parents entre temps. Donc soudain l’histoire est devenue vraiment méta. On racontait une histoire sur des gens qui devenaient indépendants et pendant qu’on la racontait, elle devenait réelle : les acteurs devenaient vraiment indépendants. Il y a aussi un huitième épisode qui est un making-of et à la fin du tournage il y a cette scène avec Jasper et Tina et lorsque la caméra se coupe, il continue à pleurer. Il commençait à ressentir les émotions de son personnage pour de vrai. Donc je pense que pour toute l’équipe ça a été une sacrée aventure émotionnelle.

 

Est-ce qu’il y aura une saison 2 ?

– FILIP LENAERTS : Non, quand on a écrit, on n’a jamais pensé à une seconde saison. Il n’y a pas d’éléments dans la construction qui le prévoit.

 

 

Interview réalisée le 16 avril 2017 par Marjorie Bosch, étudiante de la promotion 2017 « Création de Séries TV » de la Fémis.