Les séries invitent au voyage. Nous vous proposions une escapade à Modène (Italie) hier à l’occasion de la saison 2 de Master of None. Et pourquoi ne pas se rendre ensuite dans la cité de Marfa (au Texas) pour I Love Dick ? Visible dès aujourd’hui sur Prime Video (Amazon), cette comédie pétillante croise ingénieusement une réflexion sur l’art avec un point de vue féminin, queer et libérateur.

 

Difficile de faire des reproches à Jill Soloway quant au choix des titres de ses séries. Leur prime simplicité cohabite avec une deuxième signification en forme de manifeste. Toutefois, après Transparent, I Love Dick n’est pas de son fait puisqu’il s’agit d’une adaptation d’un roman de Chris Kraus — paru en 1997 — dont elle a conservé le titre.
C’est d’abord la dramaturge Sarah Gubbins qui a soumis le texte à Soloway alors qu’elles travaillaient conjointement sur un projet de film. L’œuvre en question est une autofiction dans laquelle Kraus y raconte son obsession pour un certain Dick (qui se trouve être le sociologue D. Hebdige) sous forme épistolaire et en y incluant en partie un échange avec son mari (Sylvère Lotringer). Ce que l’on pourrait qualifier de recueil de confessions (plus proche du genre des mémoires que de la fiction d’ailleurs) séduit profondément Gubbins et Soloway qui décident alors de l’adapter.

 

Le défi était de taille. Comment retranscrire à l’écran un point de vue aussi fort ? Concentrer l’essentiel de la narration sur un seul personnage aurait été très réducteur. Le duo a donc fait le choix d’étendre les points de vue tout en dépassant le propos original. Au-delà de Chris — la toujours excellente Kathryn Hahn — et de son mari (Griffin Dunne), I Love Dick nous permet aussi de suivre Dick — un Kevin Bacon magnétique inspiré de l’artiste Donald Judd — même si les épisodes le placent naturellement en retrait. Mais surtout, la série se détache du triangle amoureux central pour s’intéresser à quelques personnages gravitant autour comme Devon (Roberta Colindrez), une jeune artiste androgyne assumant le rôle « d’homme à tout faire », permettant ainsi à la narration de soutenir un propos queer également.

 

visuel i love dick

I Love Dick © Amazon Video

I Love Dick trouve ainsi une certaine continuité dans le prolongement de Transparent (autre création de Soloway, déjà sur Amazon). Outre Hahn qui y tient aussi un rôle, Soloway s’est manifestement entourée de ses complices. Citons la cinéaste indépendante Andrea Arnold qui signe ici aussi plusieurs épisodes, le chef-opérateur Jim Frohna ou bien encore Dustin O’Halloran à la bande-son originale.

 

Les débuts de la série — nous avons pu en découvrir trois lors de la dernière édition de Séries Mania — mettent en avant les deux principaux enjeux de l’œuvre de Kraus. D’une part, une volonté farouche d’explorer un point de vue féminin. Jill Soloway s’est fait le chantre du Female Gaze* et elle trouve avec I Love Dick un formidable outil pour le promouvoir.
Et puis le caractère libérateur de la chose sexuelle sous toutes ses formes transcende à la fois le matériau original et la série, d’autre part. Gubbins et Soloway cherchent ainsi à amplifier l’idée que le désir sexuel n’est pas annihilant, mais qu’il peut/doit être vecteur d’une force de création et d’ouverture d’esprit chez l’individu.e.s.

 

I Love Dick s’impose déjà comme un tour de force. D’un roman essentiel pour le geste féministe, mais un rien noyé dans des considérations artistiques pompeuses, Gubbins et Soloway ont su créer une comédie aussi drôle et frivole que nécessaire et subversive. Du grand Art !

 

 

* : Pour en savoir plus sur le Female Gaze, le dernier numéro du podcast de l’A.C.S. qui lui est consacré s’impose !

Le roman (I Love Dick, Chris Kraus) adapté ici est disponible en français aux éditions Flammarion.

 

 

 

 

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