La Fémis Séries TV20/04/2016

 

Les deux premiers épisodes de la série australienne The Kettering Incident ont été présentés en avant-première au festival Séries Mania le 17 avril 2016. Ce « high concept drama » nous transporte en Tasmanie, une île mystérieuse où le passé rattrape le présent. Rencontre avec ses créateurs, Victoria Madden et Vincent Sheehan.

 

Votre série est la première de l’Histoire à se dérouler en Tasmanie.

Vincent Sheehan : La Tasmanie est une île très différente du reste de l’Australie, aussi grande que la Belgique mais peuplé de seulement 500 000 habitants, entourés d’une nature sauvage. C’est une île riche d’histoires, une terre de colonie. Vicki et moi la connaissons sous deux angles différents. Vicki y a grandi, alors que moi je suis Australien. Une voix authentique était cruciale pour la série. Elle m’a raconté des anecdotes de son enfance en Tasmanie, m’a convaincu être la bonne personne avec qui travailler.

 

Victoria Madden et Vincent Sheehan, lors de la présentation de The Kettering Incident crédits Nathalie Prébende

Victoria Madden et Vincent Sheehan, lors de la présentation de The Kettering Incident crédits Nathalie Prébende

Comment avez-vous convaincu votre diffuseur Foxtel de vous suivre sur un projet si hybride, ce polar paranormal ?

Vincent Sheehan : Le paysage télévisuel est en train de changer. Avant, les chaînes n’auraient jamais été attirées par le mélange des genres. Mais le succès des Revenants, par exemple, nous a encouragé. Finalement, la série a plu à Foxtel parce qu’elle parlait du sentiment d’appartenance, se concentrait sur un anti-héros féminin.

 

Saviez-vous dès le début de l’écriture quelle serait la fin de la saison?

Vincent Sheehan : On savait où on voulait amener les personnages sur le plan émotionnel et résoudre le mystère de la saison. Mais une fois ce mystère résolu, d’autres questions plus intrigantes émergent…

 

Avez-vous longtemps réfléchi à votre manière de distiller les indices de l’enquête ?

Vincent Sheehan : Il n’y a pas de formule. Ce qui était le plus important pour nous c’était nos personnages, leurs relations entre eux. Il y a plusieurs couches à une série paranormale. Les intrigues surnaturelles n’ont aucune importance si vous délaissez vos personnages et leurs trajectoires.

 

Dans la série, chaque personnage est inéluctablement amené à questionner son rapport à son propre passé – étroitement lié à son rapport à la nature. Comme si, si l’on néglige l’un ou l’autre, on finit forcément par le payer.

Vincent Sheehan : Absolument. La série raconte le conflit des personnages avec eux-mêmes, avec leur entourage, et avec leur environnement. Ces dimensions sont connectées. Nous voulions que le public s’investisse dans l’histoire des personnages en l’immergeant dans un univers intriguant et séduisant. Les clés du mystère y sont cachées, et c’est au public de les découvrir par lui-même.

 

Comment avez-vous découvert Elisabeth Debiki, qui incarne l’héroïne Anna ?

Vincent Sheehan : Vicki et moi avions chacun une vision très claire, mais différente, d’Anna. Et Elisabeth ne correspondait ni à l’une, ni à l’autre ! Elle a proposé quelque chose d’inattendu pour nous, une autre physicalité. Elle s’est saisie du personnage, s’est imposée à nous. Ensuite, elle et Vicki ont instauré une relation privilégiée.

Victoria Madden : C’est une histoire très personnelle pour moi. Elisabeth et moi avons beaucoup parlé de la psychologie d’Anna. Comment vit-elle ce retour ? Que désire-t-elle ? Je lui ai raconté une multitude d’histoires intimes, et elle a compris la douleur qu’elles dissimulaient. Elle a été extrêmement mature, à 23 ans seulement !

 

Anna éprouve en permanence un sentiment de culpabilité, qu’elle ne sait pas comment gérer : les habitants de Kettering l’estiment responsable de l’« incident » du titre, un incident lié au passé d’Anna mais qu’Anna elle-même semble incapable d’expliquer…

Victoria Madden : Je voulais parler de la différence entre l’enfance et l’âge adulte, et cette frontière que l’on franchit en grandissant. Peut-être qu’Anna a oublié ce qui s’est produit, peut-être n’est-elle pas responsable du drame en tant que tel, mais c’est tout de même elle qui, enfant, a transgressé un interdit. C’est cette transgression qui la rend coupable. A son retour, Anna ment, porte un masque ; malgré elle, Anna devra se confronter à qui elle est et comprendre son passé.

 

A Kettering, justement, le masque d’Anna tombe : tout le monde est conscient qu’elle essaye de se faire passer pour ce qu’elle n’est pas.

Victoria Madden : C’est ce que je ressens à chaque fois que je retourne dans ma famille, en Tasmanie. Personne là-bas ne s’intéresse vraiment à qui je suis ou à ce que je fais ailleurs : pour mes proches, je reste la gamine… L’ironie, dans la série, c’est que tous les habitants de Kettering portent eux aussi un masque : ils reprochent à Anna de se mentir à elle-même, mais sont tous des imposteurs.

 

Anna est une femme vivant à Londres, très active, qui réussit dans son travail… Quand elle retrouve Kettering, village immobile, inchangé depuis son enfance, elle est très mal à l’aise.

Victoria Madden : C’est le sens de l’analogie faite avec Hotel California : on ne peut pas s’échapper. Tout changement terrifie les petites bourgades, et l’accepter n’est pas facile. Évoquer les « Forest Wars » opposant la scierie aux militants écologistes est une manière de dire que le changement est inévitable. Mais si la scierie ferme, le village peut-il survivre ? Ce problème écologique est profond en Tasmanie, les conflits sont très violents. Ceux qui refusent la transition n’ont jamais quitté le village, n’aiment pas ces modèles venus d’ailleurs, se méfient des Australiens. Vincent, par exemple, est un outsider pour moi, et même si on est amis, je garderai toujours une part de méfiance, c’est dans ma nature ! Il y a un côté très tribal sur l’île.

 

Interview réalisée le 20 avril 2016 par Déborah Curtis et Victor Lockwood, étudiants de la promotion 2016 « Création de Séries TV » de la Fémis.