La Fémis Séries TV16/04/2016

 

Les deux premiers épisodes de la série australo-néozélandaise Cleverman ont été présentés le dimanche 17 avril 2016 au public du Festival Séries Mania. Dans un futur proche, des mutants tentent de survivre dans une Australie qui les ostracise. Entre fantastique et culture aborigène, rencontre avec Ryan Griffen, créateur de la série.

 

D’où vient l’idée de Cleverman ?

Ryan Griffen : Il y a six ans, alors que je jouais avec mon fils déguisé en Tortue-Ninja, j’ai vu à quel point il aimait les comics et les super héros. J’ai eu envie de créer un super héros australien qui pourrait rivaliser avec ses héros existants et lui permettre de découvrir sa propre culture, la culture aborigène. À cette époque, j’effectuais un stage au sein de la société de production Goalpost Pictures. Je leur ai pitché Cleverman et ils ont accepté de le produire.

 

Cleverman mélange les codes de la série TV moderne avec des éléments de légendes aborigènes : s’agit-il de connecter une jeune audience à une culture qu’elle aurait oubliée ?

Ryan Griffen : Ça n’est pas tant qu’ils l’ont oubliée, mais plus que cette culture n’a cessé de dépérir depuis la colonisation de l’Australie. Je suis métisse aborigène, j’ai souvent eu à m’interroger sur mon héritage.

Le personnage de Koen — qui est aussi le nom de mon fils — est justement métis. Il ne comprend pas sa propre culture. C’est ce genre de problématiques que j’ai voulu mettre en avant. J’ai tenu à ce que cette série soit racontée sur le même mode de transmission que les légendes aborigènes : on ne questionne pas le « pourquoi » des choses. Dans Cleverman, on n’explique pas d’où viennent les « Hairy People », parce que dans cette culture ils ont toujours été là.

 

Est-ce que le genre fantastique facilite le traitement de sujets graves, comme le racisme ou la ségrégation ?

Ryan Griffen : Je ne voulais pas faire une série qui soit juste sociale, et le genre permet de rester dans du divertissement. Cleverman repose sur la thématique de la ségrégation subie par les aborigènes à l’arrivée des premiers colons. Le principe du Sage (« Cleverman »), cette idée qu’un homme pouvait posséder un pouvoir mystique, a été la première chose rejetée par les chrétiens.

On utilise ça dans la série avec le personnage de l’oncle Jimmy, l’ancien Cleverman perçu comme un vieux fou alcoolique. Les gens qui ne comprennent pas cette culture ne se rendent pas compte de son importance.

 

Ryan Griffen, créateur de la série Cleverman, au Festival Séries Mania

Ryan Griffen, créateur de la série Cleverman, au Festival Séries Mania, crédits V.J. Perez et B. Adam

Est-ce difficile de monter un projet tel que Cleverman à la télévision australienne ?

Ryan Griffen : Je n’aurais pas pu raconter cette histoire il y a cinq ans. Mais les choses ont évolué avec l’explosion des séries. Cleverman cumule les difficultés : le cinéma de genre était très fort dans les années 70-80, mais maintenant c’est presque devenu un gros mot. Et il y a peu d’histoires aborigènes à la télévision australienne. Nous sommes entrés chez ABC, notre diffuseur, par la petite porte. Ils ont une section dédiée à la culture aborigène. Quand des partenaires internationaux ont exprimé leur intérêt pour la série, le projet a pris de l’ampleur.

 

Comment espérez-vous que le public australien réagisse à la série ?

Ryan Griffen : J’espère que cette série va permettre de relancer les fictions de genre en Australie, mais aussi l’intérêt pour la culture aborigène. Si 1% des spectateurs vont sur Google pour chercher « Cleverman » ou « Hairyman », je serai heureux.

Dans la série, les « Hairymen » parlent un dialecte aborigène qui tend à disparaître. Il y a des fans de Star Trek qui parlent « klingon ». On peut espérer que la même chose se passe, que des fans de la série fassent des dictionnaires.

 

Quel avenir pour Cleverman ?

Ryan Griffen : La saison 2 est en écriture. Je suis encore plus excité. Dans la saison 1, je devais poser l’univers, habituer progressivement le spectateur aux éléments fantastiques en les amenant au compte-goutte. Maintenant que l’univers est installé et qu’on s’est attaché aux personnages, je peux repousser les limites.

 

 

Interview réalisée le 16 avril 2016 par Benjamin Adam et Virginie J. Perez, étudiants de la promotion 2016 « Création de Séries TV » de la Fémis.