La Fémis Séries TV21/04/2016

 

Cannabis, nouvelle création d’Arte sur le trafic de drogue, représente la France dans la compétition internationale de Séries Mania. Tournée entre la France, l’Espagne et le Maroc, cette série raconte comment le braquage d’un baron de la drogue qui tourne mal bouleverse la vie de la famille du braqueur et l’ensemble de la filière, des grands caïds aux petits dealers. Rencontre avec Lucie Borleteau, réalisatrice de la série.

 

Comment êtes-vous arrivée sur le projet ?

Lucie Borleteau : J’ai été approchée par la production, Tabo Tabo : ce n’est qu’un demi-hasard car je connais très bien la scénariste, Clara Bourreau (auteure du projet avec Hamid Hlioua et Virginie Brac), avec qui j’ai écrit mes films. Elle m’en avait un peu parlé, mais ni elle ni moi ne pensions qu’ils pourraient faire appel à moi pour travailler sur le projet ! Tonie Marshall et Véronique Zerdoun, les productrices, m’ont proposé de se rencontrer, au moment où elles envisageaient plusieurs réalisateurs. Je croyais qu’il s’agissait simplement de se rencontrer, mais trois jours avant le rendez-vous, elles m’envoient les scénarios des quatre premiers épisodes. Je me suis dit : c’est incroyable, c’est pour cette série qu’elles veulent me voir ? C’est tellement loin de ce que j’ai fait avant ! J’ai lu les quatre dans la soirée. Je n’ai pas pu m’arrêter tant j’étais prise par le récit ! Je me suis tout de suite dit que j’avais envie de le faire… Mais surtout je me disais que je ne serais jamais choisie, la série était beaucoup trop loin de ce que j’avais fait jusqu’ici, mais en même temps c’est aussi ça qui m’a donné terriblement envie de la faire : toutes ces situations de mise en scène que je n’aurais jamais osé mettre dans mon cinéma. Et dans ces textes il y avait des scènes de genre, une efficacité qu’il n’y a pas toujours dans les scénarios de cinéma. Je l’ai vécu comme un challenge.

Tonie Marshall et Lucie Borleteau lors de la présentation de Cannabis à Séries Mania  crédits Nathalie Prébende

Tonie Marshall et Lucie Borleteau lors de la présentation de Cannabis à Séries Mania crédits Nathalie Prébende

Pour vous qui venez du cinéma d’auteur et qui avez écrit tous vos films, comment s’approprie-t-on un texte qui n’est pas le sien ?

Lucie Borleteau : Une fois les textes validés, je me suis retrouvée seule face au texte – je n’avais pas de concessions à faire, d’autant plus que je trouvais les textes très bien. Pour moi un scénario est un objet transitoire qui est destiné à être mâché, remâché. Jusqu’au montage on réécrit les choses. C’est une expérience différente du film : on revient aux fondamentaux du métier de réalisateur. J’ai beaucoup pensé à Hollywood avant sa période auteur : Fritz Lang, il n’écrivait pas ses films ! Ce n’est pas parce que je n’ai pas écrit que je ne me sentais pas impliquée ; il n’y a aucune raison de se sentir diminué parce qu’on n’a pas écrit les épisodes. J’ai eu envie de prendre cette place-là. J’aimais beaucoup les textes, ça facilite les choses. Et puis comme j’ai réalisé les 6 épisodes, j’avais quand même la sensation de faire évoluer « mes » personnages, même s’ils n’appartiennent pas qu’à moi.

 

Comment s’est organisé le tournage des 6 épisodes ?

Lucie Borleteau : On a beaucoup crossboardé les épisodes : on a tourné par pays, puisque la série se passe entre la France, l’Espagne et le Maroc et qu’elle est entièrement tournée en décor naturel : ce qui se goupillait bien avec l’économie de la série. On m’avait prévenue que le manque d’argent allait être compliqué. Mais pour moi qui n’ai fait que des films fauchés, je n’ai jamais ressenti ce manque ! Ce qui était plus dur, en revanche, c’était le manque de temps. On n’a pas du tout le même rapport au temps quand on fait un film : pour Cannabis, on a dû commencer la préparation alors que l’écriture n’était pas terminée, ça me semblait dingue ! Et en même temps, c’est très stimulant : on n’a pas le temps de tergiverser pendant des heures, alors on est forcés de faire des choix, qui sont souvent assez radicaux.
Le danger c’est de perdre fil : j’avais en amont organisé des lectures techniques et des lectures comédiens par pays. Dans l’ordre mais par territoire ce qui nous permettait d’avoir une claire vision de la trajectoire des personnages et de ne pas se perdre au moment du tournage. Je suis très contente d’avoir organisé ça.

 

Arte avait envie de faire appel à une femme pour mettre en scène ce sujet « masculin ». Qu’en pensez-vous ?

Lucie Borleteau : Je ne crois pas que la mise en scène ait un genre. Je suis sensible à certaines trajectoires de personnages, à la sensualité dans la mise en scène, mais il s’agit de ma nature, pas de mon sexe. Kathryn Bigelow n’aurait pas réalisé Cannabis de la même manière ! J’ai en revanche été frappée de voir qu’en télévision, on s’occupe très tôt de faire émerger des personnages féminins forts, même dans une série sur le trafic de drogue. Il me semble qu’il y a davantage de femmes dans des postes décisionnaires, en chaîne et en production, mais c’est peut-être aussi dû à l’obsession d’attirer la ménagère…

 

 

Interview réalisée le 21 avril 2016 par Laure Bourdon Zarader et Marine Maugrain-Legagneur, étudiantes de la promotion 2016 « Création de Séries TV » de la Fémis.