Benjamin Fau 21/12/2016

 

 

Chronique Politique et séries télé, année d’élections – deuxième épisode

 
Pas facile, on l’a vu le mois dernier, de parler politique dans une fiction télévisée en 2016. Les problématiques sont survolées, l’essentiel de l’attention se porte sur l’exercice du pouvoir et non sur les idées qui le sous-tendent… Est-ce par manque de courage ? De volonté ? Est-ce parce que l’exercice est particulièrement ardu ? Parce qu’il ferait fuir le téléspectateur ? Par le passé, pourtant, des créateurs se sont frottés au problème de manière frontale, et non sans succès. À commencer par Aaron Sorkin, dans l’une des plus abouties des séries politiques du paysage audiovisuel : The West Wing (À la Maison Blanche), saga NBC en 7 saisons produite entre 1999 et 2006.
 

 

À la Maison Blanche © NBC Television

À la Maison Blanche © NBC Television


 

The West Wing : donner à voir le pouvoir politique

Dans la scène introductive de The Newsroom, série créée en Sorkin en 2012, le personnage du journaliste Will McAvoy (Jeff Daniels), poussé à bout par un mélange de dépression larvée, d’agacement grandissant et de colère explosive, s’en prend verbalement à une jeune fille venue lui poser une question qu’elle pensait sans danger : « Pourquoi les USA sont-ils le plus grand ( “the greatest”) pays du monde ? » Et surtout, il règle son compte à l’idée de la grandeur des États-Unis, avec un certain nombre d’arguments chocs qui enlèvent tout soupçon d’égarement passager et superficiel : c’est bien à un propos ouvertement politique que le spectateur d’HBO est exposé, aussi violent dans la forme qu’argumenté dans son fond.
 


 

 
Démonstration par l’exemple : il est donc possible de tenir un discours ouvertement politique (voire militant) sur le petit écran. En la matière, Aaron Sorkin n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai : si, au cinéma, il ne s’est que très légèrement aventuré sur le terrain glissant de la politique-fiction (Des hommes d’honneur, Le Président et Miss Wade, The Social Network ou Steve Jobs), il fut en 1999 le créateur de la série politique la plus multi-récompensée de l’histoire : « À la Maison Blanche » (The West Wing). Une série qui a aligné sept saisons, non sur une petite chaîne du câble payant, mais sur l’un des grands networks historiques (NBC) et qui, de manière pratiquement unique dans l’histoire du petit écran, a pour objectif principal de donner à voir un pouvoir politique en exercice au quotidien.
 

 

The West Wing : didactique, idéaliste et démocrate ?

Si The Newsroom n’aborde la politique que par le prisme du travail journalistique, donc avec une certaine distanciation d’emblée, The West Wing choisit ouvertement son sujet : la présidence de Joshua Bartlet (Martin Sheen), vue à travers le prisme du service de la communication de la Maison Blanche – auteur de discours, attachée de presse, porte-parole et autres hommes de l’ombre. Mais, en plus de proposer une fiction dramatique, avec tous ses rebondissements, ses personnages attachants, ses dérives romantico-nunuches aussi, parfois, la série entreprend très vite de… nous apprendre des choses.
 
En multipliant les situations de plus ou moins fausse naïveté, Sorkin tente d’expliquer quantité de choses, parfois assez ardues, au téléspectateur captif de ses intrigues : le fonctionnement des institutions, les difficultés des relations diplomatiques internationales, la redistribution des prélèvements obligatoires, la complexité de la politique agricole américaine, ou encore le rapport entre les cartes géographiques et les représentations sociales du monde.
 

 


 

Il s’agit bel et bien d’expliquer au public des éléments politico-culturels qui rentrent dans une certaine conception du monde, progressiste et libérale (au sens états-unien du terme, rien à voir avec Alain Madelin). Si vous n’êtes pas convaincu, ou si vous ne devez regarder qu’un seul épisode de The West Wing, essayez Isaac et Ismaël, épisode « hors-série » écrit en réaction aux attentats du 11 septembre 2001 (et qui reste tout aussi bien valable aujourd’hui, pas seulement aux États-Unis) : c’est un véritable cours d’éducation civique inséré dans une structure romanesque et incarné par des personnages imaginaires, bien plus passionnants que la structure et que les personnages de notre vie de tous les jours. Un concentré de sciences politiques enrobé du délicieux chocolat de la fiction. Un modèle de didactisme éclairé, qui fait passer une quantité impressionnante d’idées complexes à un public qui n’est jamais pris pour plus bête qu’il n’est.
 


 

Personne, à la télévision, n’a aussi bien écrit, avec autant d’esprit et de virtuosité, sur la chose politique qu’Aaron Sorkin dans les quatre premières saisons de The West Wing (qu’il signe pratiquement à lui seul, avant de quitter la série qui lui survécut avec bien moins de brio – mais de bons moments – trois saisons supplémentaires). Et pourtant… Son travail didactique porte en lui-même sa principale faiblesse : tout brillant qu’il soit, ça n’en reste pas moins le cours d’un professeur idéaliste à un élève plus ou moins distrait.
 

 

Prêcher des convertis

Reprenez attentivement l’extrait de The Newsroom dont je parlais en introduction. Pour parvenir à son effet, Sorkin utilise un certain nombre de biais rhétoriques : pour commencer, la question posée : « Qu’est-ce qui fait des États-Unis le “greatest” pays du monde ?» pêche immédiatement par imprécision, voire absurdité (une réaction réellement constructive, qui témoignerait véritablement d’une écoute et d’un intérêt pour l’interlocuteur, aurait dû être de demander : « Définissez “greatest”, s’il-vous-plait), et même si on doit la comprendre plutôt comme quelque chose du genre « Qu’est-ce que vous aimez le plus dans les États-Unis ? », elle prête d’emblée le flanc à l’attaque en règle qui s’ensuit.
 
Le personnage de Will McAvoy réplique d’ailleurs de deux manières, qui rabaissent son interlocuteur plutôt qu’ils ne servent son propos : le sarcasme : « Les gens n’aiment pas les libéraux parce que les libéraux passent leur temps à perdre. » et l’énumération d’éléments concrets… mais ici encore manquant de précision et de définition – les classements mondiaux selon différents critères, par exemple. Ce sont deux figures de discours qui ont notoirement tendance à accroitre l’adhésion de ceux qui sont déjà d’accord avec vous… mais à repousser, voire conforter dans leur opposition, ceux qui s’opposent à vos analyses.
 
Idéalisme, certes : Sorkin a de toute évidence un message à faire passer, et utilise la fiction pour cela. Didactique ? Ici, comme souvent ailleurs, ce serait à revoir : Sorkin prêche des convertis. Avec talent, certes, mais des convertis.
 

 

visuel The West Wing

© NBC Television


 
The West Wing a souvent été la cible des Républicains : « The Left Wing », surnommaient-ils la série, en l’accusant de présenter l’administration démocrate (donc, par association d’idées, l’administration Clinton) sous un jour beaucoup trop positif pour être honnête. Il y a du vrai : Sorkin n’a de cesse de défendre un programme expressément libéral et progressiste, et la conception du monde qu’il tente d’exposer à longueur d’épisode le place, avec tous ses personnages, à la gauche de l’échiquier politique américain, ce dont il ne s’est jamais caché. Le dispositif didactique mis en œuvre contraint les personnages s’opposant dans la fiction (par conviction ou par ignorance) au discours idéalisé de Sorkin à se placer sans cesse soit en position d’élève, soit en position d’infériorité artificielle – un peu moins intelligent, un peu moins cultivé, un peu moins vif.
 

 

visuel Aaron Sorkin

Aaron Sorkin DR


 
On pensera ce qu’on voudra de l’idéalisme démocrate de Sorkin, et on ne pourra que saluer sa virtuosité d’auteur. Mais on devra concéder que sa volonté didactique s’est heurtée au plafond de verre de la réalité : le même pays qui approuve à 84% l’action (fictive) de Joshua Bartlet en 2015 vient d’élire un milliardaire démagogue et obscurantiste, exact opposé du personnage interprété par Martin Sheen. L’ironie est cruelle. Encore plus lorsqu’on se rend compte que la campagne de Donald Trump semble avoir pris en compte, intégrée, digérée, la critique de l’Amérique que Sorkin fait prononcer à Jeff Daniels au début de The Newsroom : Soit, l’Amérique n’est plus la plus grande des nations, mais c’est de votre faute, et nous, nous allons lui faire retrouver sa puissance passée.
 

 

Jed Bartlet, une norme salutaire

À la lumière des dernières élections américaines, le travail didactique et politique de Sorkin est-il donc un échec pur et simple ? Sans doute pas, malgré tout. Il est bien entendu impossible de mesurer l’impact qu’un discours fictionnel peut avoir sur la pensée des téléspectateurs. L’effet sur son public est sans doute bien moindre que ce qu’aurait voulu l’auteur de The West Wing. Pourtant, la série demeure salutaire, indispensable et malheureusement unique en son genre. Car il ne faut pas oublier que la télévision produit de la norme. C’est-à-dire que ce qu’elle nous montre, quelque soit le programme, fiction, documentaire ou divertissement, nous l’intégrons comme « normal ».
 

 

visuel Martin Sheen The West Wing

Martin Sheen © NBC Television


 
Nous pouvons nous y opposer, nous offusquer, nous scandaliser tout notre saoul. Ou au contraire être très satisfait de son existence. Tout ce que nous voyons intègre notre paysage mental comme autant de choses existantes hors de nous et faisant partie d’une certaine norme sociale. Si c’est à la télévision, c’est banal. Si c’est banal, c’est, dans une certaine mesure, normal. Cela est valable pour les pires horreurs commises par l’humanité, comme pour l’inculture crasse des candidats de téléréalité ou les « Ferme ton cul ! » lancés par un animateur populaire à l’un de ses chroniqueurs homosexuel. La loi de la télévision, c’est : le dernier qui reste debout, le dernier qui reste à l’antenne a gagné, et personne ne pourra jamais lui contester la victoire, sinon l’oubli des générations à venir.
 
Alors, qu’un américain un peu idéaliste vienne glisser dans tout ça des évocations d’un exercice du pouvoir aussi éclairé que fantasmé, cela me convient tout à fait. Pour qu’un président, fût-il imaginaire, doté de l’intelligence, de la culture, de l’humanisme comme de l’humanité d’un Jed Bartlet s’inscrive au moins pour un temps dans les esprits comme une norme.
 

 

Prochain épisode le 25 janvier 2017 : Game of Thrones, petit précis de philosophies politiques

 

 
Pour aller plus loin : The West Wing. Au cœur du pouvoir, de Carole Desbarats, aux P.U.F.
 

 

 
visuel chroniqueur Benjamin Fau

 

Né en 1977, Benjamin Fau écrit sur la musique, la littérature et les séries télé depuis le début des années 2000. Spécialiste des médias et membre de l’Association des critiques de séries, il est également écrivain, traducteur et musicien. En 2011, il publie avec Nils C. Ahl le Dictionnaire des Séries Télévisées, dont une édition mise à jour et augmentée est parue en octobre 2016. Lorsqu’il traîne sur twitter, c’est ici : @benjaminfau