Iris Brey 14/03/2017

 

Le pari de TF1

C’est sur TF1 que cette image d’une femme trans au sourire béat est diffusée. La chaîne, peu connue pour sa programmation avant-gardiste, a fait le pari audacieux de raconter l’histoire de Louise en prime-time : une femme médecin revient s’installer, après sept années d’absence, en face de chez son ex-femme et de ses deux enfants après avoir fait sa transition et une chirurgie d’affirmation sexuelle.
 

Pour l’instant, seuls deux épisodes ont été tournés, la chaîne attendant de voir les audiences pour assumer leur choix. Fabienne Lesieur et Thomas Perrier, les créateurs de la série, en ont aussi signé le scénario, construit comme un soap à la française. Elle a fait ses armes en écrivant pour Sous le soleil, lui a travaillé sur Joséphine, ange gardien et cela se sent dans la construction de dialogues parfois très lourds et explicatifs.
 
 

Une révolution des représentations

Le personnage de Louise est très rapidement attachant. On regrette évidemment qu’une actrice trans n’interprète pas son rôle, mais la comédienne Claire Nebout le défend avec passion. Oui, certains clichés et maladresses auraient pu être évités : Louise tondant sa pelouse en talons, le beauf l’appelant « un travelo »… Mais la série est aussi très audacieuse dans ses représentations. Elle représente la souffrance d’une personne qui subit l’exclusion : la violence physique mais aussi la violence systémique d’une société et ses institutions qui refusent toute différence. Grâce à Louise, on vit ces rejets, ces humiliations, ces coups et on a mal pour elle et avec elle. En cela, la série dépasse toutes nos attentes car, en moins de deux heures, la France entière s’identifie à une femme trans. Une révolution.
 

Les séries américaines ont marqué les esprits en créant des personnages de femmes trans complexes : dans Orange Is the New Black, Laverne Cox, une actrice trans, interprète Sofia, coiffeuse dans une prison de femme. Jill Soloway raconte dans l’excellente Transparent le coming-out trans d’un père à sa famille. Mais ces séries, toutes deux brillamment mises en scène et écrites, restent extrêmement timides lorsqu’il s’agit de montrer la sexualité de ces femmes. Louis(e) va plus loin que ses consœurs américaines puisque la sexualité du personnage est abordée dès le premier épisode, qui se clôt sur une scène d’amour entre la femme quinquagénaire et sa nouvelle connaissance.
 

visuel louise

© TF1

Une série des deuxièmes fois

Louise appelle son amie avant l’acte pour lui dire à quel point elle est nerveuse puisque ça sera sa première fois avec un homme. Allongée sur le dos, elle se laisse pénétrer. La caméra cadre son visage en gros plan, les larmes coulent. Des larmes d’émotion et de bonheur. Cette scène de défloration est bouleversante car on y lit l’anxiété et le bonheur de découvrir son corps et de redécouvrir un moment de vie qui n’est censé arriver qu’une fois. La série s’aventure sur des terrains d’habitude tabou : le personnage est post-op et cela fait partie de son identité. L’orientation sexuelle de Louise reste fluide et la série assume d’avoir un personnage en prime-time qui ne rentre pas dans monde binaire hétéro ou homo, mais qui se lie à des personnes au gré des rencontres.
 

Louis(e) est une série des deuxièmes fois, des deuxièmes chances, des renaissances. C’est aussi une série qui marque un nouveau souffle pour la télévision française. Les héroïnes de feuilleton n’ont plus besoin de ressembler à Laure, Caroline et Jessica. Une femme de plus de cinquante ans, ayant une vie sexuelle, des problèmes avec son ex-femme et deux enfants fait vibrer le petit écran. Quelle transformation !
 

 

 
Iris BreyIris Brey est spécialiste de la représentation du genre au cinéma et dans les séries. Elle collabore aux revues Cinemateaser et Soap ainsi qu’aux sites Les Inrocks, Le Deuxième Regard et Cheek Magazine. Elle participe à l’émission de France Culture La Dispute. Elle donne lors de l’édition 2015 du Festival Séries Mania une conférence sur la sexualité féminine dans les séries, sujet sur lequel elle écrit son premier livre Sex & the Series paru aux éditions Soap en avril 2016.

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