Iris Brey 07/06/2017

 

La série de bureau qui avait réveillé le PAF, Dix Pour Cent, n’a pas su bousculer les codes de représentations genrés lors de cette saison 2, qui vient de sortir en DVD. On avait quitté le personnage d’Andréa Martel (Camille Cottin, toujours aussi en forme), agente à succès chez SK2, lesbienne revendiquée, amoureuse de la froide Colette. On la retrouve dans cette saison toujours aussi déterminée à réussir, mais son orientation sexuelle, elle, semble moins claire qu’avant. Un parti pris dérangeant.

 

« Vous êtes gouine ? »

Lors du deuxième épisode, alors qu’Andréa se retrouve au milieu de la nuit sur la terrasse de Fabrice Luchini, elle lui explique qu’elle a quitté une femme, ainsi qu’une situation qui impliquait une panne de pile de vibromasseur, pour le retrouver. Avec son phrasé unique, l’acteur l’interroge « Vous êtes gouine ? » Amusée, elle répond : « Je ne sais pas si le mot existe encore ». Quelques secondes plus tard, Fabrice creuse la question: « C’est arrivé quand ? Très tôt ? ». Elle répond : « Je devais avoir 11, 12 ans, peut-être même avant d’ailleurs. » Intrigué, il reprend : « Mais ça part d’où ? ». Andréa conclut : « Ça part du même endroit que vous ». Ce dialogue s’évertuait, comme une petite parenthèse pédagogique, à expliquer que l’orientation sexuelle d’Andréa n’était pas choisie, mais bien quelque chose de présent dans sa vie depuis son enfance, comme l’hétérosexualité de Luchini.
 
Quelle surprise donc de voir un épisode plus tard, Andréa coucher avec un homme, Hicham, son nouveau boss odieux, qu’elle connaît justement depuis l’enfance. La scène commence comme un plan à trois. Hicham, lors de la fête d’anniversaire de son fils, où il a invité les acteurs de l’agence, emmène à l’étage une mannequin. Andréa les suit avec une bouteille de champagne à la main et lance à Hicham : « Tu pensais quand même pas que tu allais l’avoir pour toi tout seul ». Très rapidement, plus personne n’embrasse la jolie blonde et Andréa et Hicham se retrouvent seuls à s’enlacer sur le lit. Le spectateur et la mannequin restent quant à eux interloqués.

 

visuel principal dix pour cent

© France Télévisions

Le désir féminin oublié

Non seulement aucun désir n’a été construit entre les deux personnages, mais la mise en scène laisse de côté toute excitation qui aurait pu faire basculer Andréa vers un rapport avec un homme. La scène arrive abruptement, elle n’est absolument pas crédible, dévoilant de lourds ressorts scénaristiques. Très clairement, ces deux personnages couchent ensemble pour faire avancer l’action. (spoiler) Andréa tombera évidemment enceinte, comme si pour une héroïne de plus de trente-cinq ans la seule issue possible pour faire évoluer son personnage était la maternité. On se demande, comme Andréa qui trouve le terme « gouine » ringard, pourquoi ce genre de scène existe encore en 2017.
 
Si la sexualité d’Andréa était fluide, pourquoi avoir mis ce dialogue avec Luchini à l’épisode d’avant, qui présentait l’orientation sexuelle d’Andréa comme quelque chose de résolu ? Aujourd’hui, de grandes séries comme Transparent ou I Love Dick jouent autour des interactions entre le genre, la sexualité et l’orientation sexuelle. Mais à chaque fois cela est lié au désir d’un personnage pour un autre. Ici, Dix Pour Cent évacue toute la question du désir d’Andréa pour Hicham, alors que les bases de leur relation – rapports de pouvoir au travail, lien à l’enfance – auraient pu être un terreau fertile pour voir le désir naître entre eux. Des pistes qui sont évoquées, mais pas exploitées. À cause du bâclage de ce plan à trois, qui mute en rapport à deux, Dix Pour Cent devient désuète, alors qu’elle aurait pu se transformer en une grande série queer.

 

En attente de réjouissance

Heureusement, la créatrice et showrunneuse Fanny Herrero conclut la saison avec le saisissant épisode 6 qui suit Juliette Binoche à Cannes. Dans son discours d’ouverture du festival, la comédienne déclare : « Cette année c’est historique, douze films en compétition officielle sont réalisés par des femmes, douze, la moitié de la sélection. Quelle joie ! Réjouissons-nous que de plus en plus de femmes fassent des films, produisent des films, écrivent des films, qu’elles participent enfin au grand récit collectif qui s’écrit ici. On a besoin de leurs regards, de leurs histoires, de leurs vérités. Encore aujourd’hui, le corps des femmes est encore un enjeu de pouvoir et de conflit, et le cinéma, les images, sont une façon de résister et de montrer ce qu’elles sont, ce qu’elles veulent, ce qu’elles vivent, ce qu’elles imaginent. »
 
À la showrunneuse et ses scénaristes de transformer cet émouvant discours fictif en réalité pour une saison 3 avec une héroïne allant au-delà du trope de la lesbienne qui couche avec un homme, ou de la trentenaire qui a besoin de la maternité pour s’épanouir. Faites à nouveau Andréa vibrer. On n’attend que ça. Avec ou sans pile.
 

 

 

 
Iris BreyIris Brey est spécialiste de la représentation du genre au cinéma et dans les séries. Elle collabore aux revues Cinemateaser et Soap ainsi qu’aux sites Les Inrocks, Le Deuxième Regard et Cheek Magazine. Elle participe à l’émission de France Culture La Dispute. Elle donne lors de l’édition 2015 du Festival Séries Mania une conférence sur la sexualité féminine dans les séries, sujet sur lequel elle écrit son premier livre Sex & the Series paru aux éditions Soap en avril 2016.

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