le mook Soap 31/05/2017

 

Comment ils se sont rencontrés…

La rencontre imaginaire entre Jesse Pinkman de Breaking Bad et le psy de In Treatment

 
Deux personnages de séries, séparés par l’écran, se croisent dans notre imaginaire.

Par Caroline Veunac

 

INT. SALLE D’ATTENTE. JOUR

I’m waiting for the man. La Reebok Pump black & white tape nerveusement sur le plancher ciré.

Le jeune homme plus si jeune est avachi sur le canapé d’une salle d’attente cossue, le genre de sas beige sur fond beige d’une neutralité à vous rendre paranoïaque. Sweat à capuche XXL, bonnet enfoncé, l’inconnu se ronge ce qui lui reste d’ongles. Sort un paquet de Wilmington de son jean, porte une clope à ses lèvres, la mordille, la remballe.

Au mur en impose une luxueuse reproduction du fameux collage de David Hockney, Pearblossom Highway.

Le regard bleu si clair du mec aux yeux si tristes s’attarde sur la photo de la route filant au milieu du désert, bornée d’un panneau stop. Son sourire en coin est incrédule.

 

L’INCONNU

J’hallucine…

 

Puis se remet à bouffer ses cuticules comme un enfant mal-nourri. Tire trop fort sur une peau. Pour un petit bobo, ça pisse le sang.

Au milieu des vieux Newsweek, Entertainment Weekly et autre mensuels de pratiques douces empilés au carré trône une boîte de kleenex géante. L’inconnu, qui n’en a visiblement jamais vu d’aussi grosse, prend un mouchoir et se fabrique un ersatz de pansement. Une perle rouge tombe sur le velours beige du canapé et grandit à vue d’œil. Il retire son bonnet et se met à frotter frénétiquement.

 

L’HOMME

Mr Pinkman ?

 

L’intéressé pose le bonnet sur la tâche maintenant bien incrustée et d’un bond, il est debout. Un vieux beau chic et affable lui tend une main manucurée.

 

L’HOMME

Vous êtes bien Mr Pinkman ? On s’est parlé au téléphone.

 

Les yeux tristes zébrés de panique, l’autre lui serre la main en évitant son regard.

 

L’INCONNU

Oui, oui, c’est moi, c’est moi. Jesse Pinkman.

 

Le visage d’en face s’illumine d’un sourire onctueux. La voix est de miel.

 

L’HOMME

Bien. Je suis Paul Weston. Entrez.

 

INT. CABINET. JOUR

Jesse est recroquevillé à l’extrémité d’un autre canapé beige. Son regard cherche la sortie de secours.

Paul, son meilleur sourire patient aux lèvres, attend dans un large fauteuil club en cuir marron.

Les rideaux sont écrus, la tapisserie crème, le tapis chocolat. Jesse se déplie.

 

JESSE

J’crois que je vais y aller.

 

PAUL

Vous êtes libre de partir. Mais j’aimerais que vous restiez.

 

JESSE

Tu m’étonnes.

 

PAUL

Mon agenda est plein comme un œuf, vous savez. Je n’ai pas dit que
j’avais besoin que vous restiez. J’ai dit que j’aimerais que vous restiez.
Au moins pour les 20 prochaines minutes.

 

Jesse regarde mécaniquement sa montre de plongée.

 

PAUL

J’imagine que si vous avez pris ce rendez-vous,
vous n’êtes pas attendu ailleurs.

 

L’autre le regarde vraiment pour la première fois. Se rassoit lentement sur le bord du canapé. Croise les mains, les décroise, ne sait plus quoi en faire.

 

JESSE

J’ai l’impression d’être dans Les Soprano, putain.

 

Paul rit, d’un rire feutré qui se fond dans le confort ambiant.

 

PAUL

Est-ce que j’ai l’air d’une psy italo-américaine stricte mais sexy ?

 

Jesse ne peut que se rendre à l’évidence.

PAUL

Alors ?

 

JESSE

Alors ?

 

PAUL

Dites-moi pourquoi vous êtes là.

 

Jesse tend son majeur salement bandé.

 

JESSE

Je me suis rongé un ongle trop fort et maintenant ça saigne.
Je me disais que vous pourriez arranger ça.

 

PAUL

C’est possible. Pourquoi vous rongez vos ongles avec un tel acharnement ?

 

JESSE

J’en sais rien. Sans doute parce que je ne peux pas m’en empêcher.

 

PAUL

C’est compulsif.

 

JESSE

Whatever.

 

Le pied de Jesse se remet à battre. Le temps passe.

 

JESSE

J’ai commencé quand j’étais petit. Ma mère me foutait du vernis amer.
C’était censé me dégoûter. Mais j’adorais ça.

 

Jesse s’enfonce dans le canapé en croisant les bras, marmonnant.

 

JESSE

Foutue perte de temps…

 

Verrouillage. Marmoréen, Paul ne le quitte pas des yeux. Le temps passe.

 

PAUL

Quand avez-vous arrêté de vous droguer ?

 

L’indignation muette de Jesse devant tant de sagacité vibre dans le bref espace qui les sépare.

 

PAUL

Vous êtes en sevrage, n’est-ce pas ?

 

JESSE

Tout dépend ce que vous appelez de la drogue.

 

PAUL

Tout ce que prennent les gens pour se débarrasser
d’eux-mêmes. Parfois définitivement.

 

Les mâchoires de Jesse se durcissent sous sa barbe épineuse, jusqu’à l’explosion.

 

JESSE

Voilà, t’as tout compris ! J’aimerais tellement
ne pas être moi-même. Je le sais déjà ça, mec, j’ai pas besoin de ton expertise.

 

La lèvre supérieure de Paul cille imperceptiblement. Sa voix reste calme.

 

PAUL

Personne ne vous a forcé à venir me voir que je sache.
Qu’attendez-vous de moi ?

 

JESSE

J’en sais rien, bitch, je passais par là. Ça m’a pris comme une envie de pisser.
Une compulsion, tiens. J’aurais dû résister parce que là je suis dans la
merde. Sauf si je me casse tout de…

 

Jesse esquisse une fuite. Paul se tend vers lui dans un arc d’autorité chevaleresque, fureur contenue.
 

PAUL

Vous ne me traitez plus jamais de bitch dans ce cabinet. Il faut que ça soit très clair

entre nous. Si vous refaites ça, vous prenez la porte. C’est compris ?

 

Jesse retombe dans le canapé.

Paul se recompose.

 

PAUL

Est-ce que vous êtes venu me voir parce que vous avez peur de rechuter ?

 

Les yeux tristes de Jesse s’emplissent instantanément de larmes de rage.

 

JESSE

Non, c’est pas ça.

 

Son menton se met à trembler.

 

JESSE

J’suis clean, mec, vraiment.

 

Il prend tout l’air possible dans ses poumons.

 

JESSE

Ce qu’y a c’est que… j’ai peur d’être irréparable.

 

Le regard humide d’empathie de Paul l’encourage à continuer. Le temps passe.

 

JESSE

Ça fait cinq mois que je suis à New York
et je me suis même pas assis une seule fois dans Central Park.

 

On ne peut pas écouter plus fort que Paul à cet instant.

 

JESSE

J’ai traversé un printemps et un été sans ressentir le besoin de mettre
mon cul dans l’herbe et ma face au soleil. Je suis allé de mon appart
pourri à mon boulot pourri tous les jours de ma putain de vie avec ce
grand trou blanc dans mon ventre.

 

PAUL

D’où venez-vous, Jesse ?

 

JESSE

D’Albuquerque.

 

PAUL

Il ne pleut jamais là-bas, non ?

 

Jesse se débarrasse de son sweat à capuche.

 

JESSE

Ouais, mec, y’a un soleil d’enfer tout le temps. C’est ça, tiens. J’ai été en enfer
et je suis revenu. On pourrait penser que je devrais profiter de la vie maintenant.
Mais… c’est comme si je ne pouvais plus voir les couleurs. Comme Buffy, vous savez,
la tueuse de vampires, quand elle ressuscite ?

 

PAUL

C’est drôle que vous disiez que vous ne pouvez plus voir les couleurs.
Votre nom est une couleur, une couleur plutôt joyeuse d’ailleurs… Vous y avez déjà pensé ?

 

Jesse reste interdit, longtemps.

 

JESSE

J’ai connu un Mr White.

 

PAUL

Je parie qu’il n’était pas si immaculé que ça.

 

JESSE

Il avait un autre nom, Heisenberg.

 

PAUL

Nettement plus germanique.

 

Abasourdi, Jesse bouge et parle comme en slow motion.

 

JESSE

Vous avez des enfants, Mr Weston ?

 
Paul se raidit.

 

PAUL

Oui, mais je ne les vois pas beaucoup. J’ai été un fils en colère,
j’avais 50 % de chances d’être un mauvais père. J’ai appris à accepter
que ça ne faisait pas forcément de moi un mauvais thérapeute.
Vous pouvez m’appeler Paul, si vous voulez.

 

Jesse regarde par la fenêtre, longtemps. Le ciel est chargé.

 

JESSE

Alors, vous pensez que je suis abîmé à vie ?

 

PAUL

Nous le sommes tous.

 

JESSE

Qu’est-ce qu’on fait alors ?

 

PAUL

On vit avec et on essaye de trouver quelqu’un pour changer son
pansement de temps en temps. Une femme qu’on aime, un ami qui nous est cher.

 

JESSE

J’ai eu les deux, un jour.

 

PAUL

On en parlera la prochaine fois si vous le voulez bien ?

 

INT. SALLE D’ATTENTE. JOUR

 
Dans le canapé, une blonde à chevelure de sirène et look de gitane, l’air sardonique, chuchote très fort au téléphone.

 

JESSA

Écoute Hannah, dis aux gens de GQ qu’ils devraient te traiter
comme le génie que tu es ou aller se faire foutre ! C’est l’heure, faut que j’y aille.

 

Elle raccroche et se lance dans la lecture d’une revue de méditation.

 

PAUL

Très bien, à la semaine prochaine Jesse.

 

Sur le pas de la porte du cabinet, Paul et Jesse se serrent la main. Jesse croise le regard bacallien de la patiente blonde. Elle le toise d’un sourire provocateur.

 

JESSE

Yo.

 

LA FILLE

Salut.

 
Pendant quelques secondes, le temps ne passe plus.

 

PAUL

Bonjour Jessa. Entrez. Et éteignez-moi ce téléphone.

 

Jesse sort. Jessa entre. Paul aperçoit le bonnet abandonné sur le sofa, va pour le prendre. Dessous, le sang a séché.

 

 

 

 

 

©SoapEditions

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