Oriane Hurard 08/03/2017

 

 

À l’heure où les formats et les plateformes de diffusion se multiplient, il est bon de revenir sur l’histoire de la websérie qui a fêté ses 20 ans (eh oui, déjà) il y a peu.
 

 

visuel websérie

© Arte Creative


 

La websérie est née interactive

visuel websérie

DR

La websérie a plus de vingt ans. Elle est née en 1995, comme l’explique le blog de la télévision belge consacré à la webcréation.
 

Dès ses premiers pas, elle se réfère à la télévision : elle est décrite comme le « first soap opera on computers ». Inspirée par Melrose Place qui cartonne à l’époque sur la Fox, The Spot met en scène des jeunes gens (interprétés par des mannequins) partageant une résidence à Santa Monica. Dans cet ancêtre d’une « télé-réalité » fictionnalisée, les résidents partagent leur quotidien sur le site à travers leur journal intime, des photos de leur quotidien et de très, très courtes vidéos, faible bande-passante oblige.
 

Mais surtout, la première « webisodic », comme on l’appelle alors, est interactive : elle permet à ses spectateurs (entre 80 et 160 000 visites par jour, score énorme pour l’époque) de discuter avec les personnages – qui se confondent parfois avec l’équipe de scénaristes – et d’influer sur le déroulement des intrigues.

 

 

 

L‘énorme retentissement à l’époque lui permet même de remporter le premier « Site of the Year » des Webby Awards en 1996. Suite à ce succès, l’agence de publicité à l’origine de la série crée American Cybercast, sorte de chaîne Youtube avant l’heure, et lance plusieurs autres titres : Eon4 ou The Pyramid. Après avoir levé plus de six millions de dollars, la compagnie s’effondre en 1997, incapable de construire un modèle économique solide.
 

D’autres tentatives voient le jour, notamment Homicide : Second Shift, websérie dérivée de la série de NBC – la télévision comme modèle, toujours.
En France, il faut attendre 2003 pour voir apparaître Potes7, les potes du 7ème, réalisée par une bande d’étudiants lyonnais, avec un épisode de 10 minutes à télécharger gratuitement tous les mercredis.

 

Naissance de Youtube & propagation de la websérie

Pour véritablement s’épanouir, la websérie a besoin du streaming et de l’ADSL. Ce sera chose faite en février 2005 avec la naissance de YouTube, racheté par Google 18 mois plus tard, et de la généralisation des connexions haut-débit dans les années qui suivent. La vidéo sur Internet devient peu à peu la norme.
 

Après des débuts liés à la télévision, la websérie s’autonomise, et s’autoproduit. Avec la démocratisation des moyens de diffusion (YouTube, mais aussi Dailymotion ou Vimeo) et celles des outils de production (caméras grand public, smartphones de plus en plus perfectionnés, logiciels de montage), la production et la mise en ligne sont à la portée du premier quidam venu.
 

Selon l’étude « Anatomie de la websérie » parue en 2014, la France est devenue le 2ème producteur mondial de webséries, derrière les Etats-Unis, avec 100 à 150 titres par an. Un genre cependant difficile à comptabiliser avec précision, sans existence « légale » ni statistiques officielles, contrairement au court-métrage recensé par le CNC.
 

De manière assez paradoxale, les chaînes de télévision et les producteurs vont se réintéresser à la fiction en ligne une fois celle-ci dotée d’un corpus et d’une base de fans conséquents.
 

Ainsi en 2011, Arte Creative voit le jour, se voulant la vitrine de la création web de la chaîne franco-allemande. La chaîne avait déjà commencé à s’intéresser à la webfiction, avec Addicts, websérie à la narration non-linéaire réalisée par l’écrivain Vincent Ravalec, mais aussi Twenty Show, lointainement inspirée de lonelygirl15, vraie-fausse youtubeuse américaine qui avait intrigué les internautes américains durant l’été 2006.

 

visuel websérie

© Arte Creative

En octobre 2012, France Télévisions lance Studio 4, plateforme dédiée aux webséries, avec plusieurs créations originales et surtout quelques succès préexistants – entre autres, Le Visiteur du Futur ou Camweb.
 

De l’autre côté de l’Atlantique, les relations entre télé et web sont encore plus fortes. À l’heure où toutes les chaînes se lancent dans la production de fictions originales, certaines se tournent vers le web en quête d’inspiration. De ce regard curieux naîtront ainsi les versions TV de Broad City (sur Comedy Central), Insecure ou High Maintenance, toutes deux sur HBO depuis la rentrée 2016, après avoir connu une première vie sur le web.
 

La fin du gratuit, la fin de la websérie ?

Il est frappant de constater aujourd’hui, dans la bouche de certains professionnels, combien le mot « websérie » peut avoir une connotation péjorative. À tel point que pour les nouveaux entrants, plus question de se revendique du genre. Canalplay, puis Studio+, tous deux pilotés par Vivendi, inventent alors le concept de « série digitale ». Le but ? Gommer l’aspect « DIY » et parfois cheap de la websérie.
 

Cette nouvelle appellation, qui s’adjoint parfois de « mobile series » ou de « short form episodic series » (comme lors du dernier festival de Sundance), va de pair avec un nouveau modèle économique, signant la fin du tout gratuit de la fiction en ligne.

 

visuel websérie

© Studio Plus

Fullscreen, Studio+, Blackpills, Viki : ces nouvelles plateformes web reposent toutes sur un modèle premium, sur abonnement. Cette revalorisation du modèle payant s’inscrit dans un mouvement plus global, qui a vu apparaître ces dernières années des acteurs comme Netflix, Amazon ou Hulu dans le domaine de la production de contenus jusque là réservé aux chaînes et aux studios. Même Google a tenté de lancer une version premium de sa plateforme, YouTube Red.

 

Séries digitales, bienvenue dans l’âge adulte ?

Après plus de vingt ans d’existence, la websérie accède aujourd’hui à l’âge adulte : une forme de maturité inédite conduit à des histoires plus diversifiées, plus complexes. Comme un pied de nez aux limitations techniques de ces débuts, la durée moyenne des épisodes s’allonge.
 

Pour les promoteurs de ces nouveaux contenus, la qualité de ces nouvelles productions, aux histoires plus riches, permettra de rehausser l’image de websérie aux yeux du public et donc, à terme, de le faire payer. CQFD.

 

visuel websérie

© Blackpills

Dans un processus de légitimation proche de celui que connaît la série TV, des cinéastes ou auteurs reconnus dans d’autres genres « nobles » viennent se frotter au genre : Zoé Cassavetes a signé une série pour Blackpills, à découvrir prochainement, tandis que l’écrivain Bret Easton Ellis a écrit et réalisé The Deleted, diffusé en décembre dernier sur la plateforme Fullscreen.
 

Le format de 10 x 10 minutes propulsé par Studio+ devient le nouvel étalon de la fiction web : Studio 4 tourne actuellement la fiction militante Les Engagés sur ce format, de même que certains prochains titres de Blackpills.

 

visuel websérie

© RTBF

Pendant ce temps, aux antipodes de Blackpills ou Studio+, le service Webcréation de la RTBF vient de consacrer leur appel à projets annuel à des histoires spécifiquement conçues pour Snapchat : du très court, vertical, éphémère.
 

De fait, la websérie aux épisodes de quelques minutes que l’on connaissait n’a pas disparu, mais se transforme et se diversifie. La question de la terminologie vient aussi avec un changement de paradigme : histoire de dire aux internautes, et à raison, que le contenu de qualité a un prix.
 
 
 
 

avatar d'Oriane HurardSpécialisée dans le transmedia et les contenus interactifs, Oriane Hurard travaille pour plusieurs festivals (Festival Tous Ecrans, I LOVE TRANSMEDIA, Séries Mania) ainsi que pour des sociétés de production spécialisées dans les nouveaux médias. Elle écrit en dilettante, mais toujours avec passion, pour ARTE, Soap et le blog du Fonds des Médias du Canada à propos des séries TV et des nouvelles écritures. Retrouvez Oriane Hurard sur Twitter @orianehurard