Benjamin Fau 29/03/2017

 

Chronique Politique et séries télé, année d’élections – sixième épisode

 

Épouses, enfants, parents : les liens familiaux ont toujours été l’occasion de créer intrigues et drames autour d’un héros, et les séries politiques n’échappent pas à la règle. Petite enquête à travers quelques séries récentes à la frontière entre le drame (ou la comédie) familial et politique.
 

L’homme politique est un personnage on ne peut plus classique des soaps, novelas ou drames familiaux : on y trouve toujours un oncle, un cousin ou un frère jumeau maléfique qui se présente à quelque élection, brigue quelque poste important ou exerce quelque fonction de premier plan. Mais ce ne sont là, la plupart du temps, que des personnages secondaires dans des intrigues centrées sur des dynamiques familiales : la politique n’est alors utilisée, au mieux, que comme une vague toile de fond, et seul compte le prestige de leur position, et parfois les avantages que les personnages peuvent en retirer. On ne les voit pas au travail, on ne s’étend pas sur leurs responsabilités concrètes ni sur l’exercice de leur pouvoir.
On aurait pu croire qu’en renversant le point de départ dramatique, en faisant de la pratique politique le centre focal d’une série, les circonvolutions de la vie privée allaient être repoussées aux marges des intrigues, dans le même flou artistique que l’on connaissait aux éléments politiques des séries traditionnelles. Mais non : quel que soit l’angle d’approche, les séries ramènent leurs héros dans les filets des problèmes familiaux, secrets, drames et autres enjeux on ne peut plus personnels. Est-ce donc une fatalité  ? Est-il impossible de raconter une activité publique de manière suffisamment dramatique pour qu’il ne soit pas utile de lui adjoindre les béquilles des drames de la vie privée ? En d’autres termes : la série politique peut-elle se passer des éléments du soap familial qui semblent ces dernières années être le seul recours de scénaristes en manque d’imagination  ?
 
 

visuel commander in chief

COMMANDER IN CHIEF © ABC


 

La famille présidentielle, reflet du meilleur (et un peu du pire)

Série charnière à bien des égards, À la Maison-Blanche a été, entre autres, le théâtre d’un glissement sensible : dans ses premiers épisodes, la vie professionnelle de ses personnages passait au-dessus de tout. Famille, conjoint, ex-conjoint ou partenaire sexuel ne sont là que pour souligner l’engagement total envers la tâche publique. Pourtant, un cercle familial va prendre de l’importance jusqu’à devenir moteur de plusieurs intrigues : celui de Jed Bartlet, le Président des États-Unis, lui-même. Que ce soit avec son épouse (en dissimulant par exemple la maladie incapacitante qui le touche) ou avec ses filles, en particulier Zoey, la plus jeune (elle sort avec l’assistant, noir, de son père, et s’attire ainsi les foudres des fondamentalismes chrétiens, au point d’être kidnappée en fin de quatrième saison), la fonction de la famille Bartlet change graduellement. De simple « accessoire  » en début de série – utile pour démontrer les qualités humaines du président Bartlet dans la sphère privée, indissociables de ses qualités de leader du pays – elle s’émancipe ensuite en partie (le focus reste avant tout sur le président, son équipe et les réaction de ses membres face aux crises provoquées) pour devenir moteur d’intrigue à part entière. Un certain équilibre, donc, signe d’une série suffisamment mature et complexe pour gérer correctement plusieurs niveaux d’écriture.
 

Toutes les séries politiques américaines qui ont suivi n’ont pas eu cette chance : la plupart ne considèrent la vie privée de la personne politique que comme un appendice esthétique, voire comme un fil à la patte. À ce titre, Commander in Chief (2004) est exemplaire : l’excellente Geena Davis, vice-présidente appelée aux plus hautes fonctions après la rupture d’anévrisme du président élu, semble surtout devoir batailler pour prouver qu’elle est capable de gouverner en étant une femme – et mère de famille de surcroît. Sa famille est un « attribut », et son traitement manque considérablement de profondeur psychologique ou de complexité. Et comme les intrigues politiques ou géopolitiques en manquent encore davantage, la série nous promène durant 18 épisodes, certes propres et bien léchés, de platitude en platitude…
 
L’équivalent français de ce Commander in Chief, intitulé L’État de Grâce (2005, sur France 2, avec Anne Consigny) verse quant à lui dans la franche comédie à peine dramatique – aussi finaude et pointue que l’humour de son titre. Cette fois, Grace Bellanger est élue sans étiquette et doit faire face aux difficultés provoquées par les collisions incessantes entre sa vie publique (on la jalouse dans les hautes sphères) et sa vie publique (son mari râle de n’être que subalterne, elle tombe enceinte…). La seule leçon à tirer semble être qu’il est difficile d’être femme et d’occuper un poste de pouvoir… Pour le reste, le traitement des affaires politiques est du dernier irréalisme et l’on comprend vite où l’on se trouve réellement : dans Une famille formidable à l’Élysée.
 

Ce n’est finalement que cinq ans plus tard, et au Danemark, qu’une série rebattra en partie les cartes, et prouvera que justesse et équilibre sont possibles lorsqu’on traite des délicates intrications entre vie publique et quotidienne.
 
 

visuel borgen

BORGEN © DR1


 

Borgen : «  une femme au pouvoir  », mais pas seulement…

Oublions vite le sous-titre ajouté façon gros sabots à la version française : les problèmes rencontrés par Birgitte Nyborg dans Borgen ne sont pas seulement ceux d’une femme. Loin du pathos et des divisions très/trop tranchées entre vie privée et vie publique des séries américaines, Borgen tente de gratter la surface du jeu politique pour en tirer l’humanité – et ça marche. Nyborg n’est pas là par hasard, mais sa nomination au poste de Premier ministre est la conséquence d’une quête de sens. Détournements de fonds à droite, dérapages à gauche : le centre apparaît comme une réponse adéquate, le retour à une certaine «  normalité  », incarnée bon gré mal gré par Nyborg.
 

Là où les séries précédentes, à l’exception relative d’À la Maison-Blanche, ne prenaient pas suffisamment leurs héroïnes au sérieux, Borgen prend le parti de parler politique sans fard ni concession, tout en veillant à garder une dimension humaine à chaque événement. La «  normalité  » n’est pas qu’un concept creux : Birgitte Nyborg a une famille, des problèmes de poids et de sommeil, ce ne sont pas des problèmes « de femme », mais, universels, ils contribuent à modeler une personne, une personnalité, un caractère qui se retrouve en position d’acteur et d’arbitre dans des problématiques publiques et politiques importantes. Et le téléspectateur, au lieu d’avoir l’impression de se retrouver en face d’un cahier des charges pieusement coché, caractéristique après caractéristique, marche aux côtés d’une personne complexe et tangible, faite de chair, d’os, de contraintes et de contradictions parfois, obligée de faire des choix difficiles dans un contexte qui ressemble au nôtre : désenchantement démocratique européen, politiques de crise, perte de vitesse et d’influence de la presse traditionnelle, modification de l’image des élites politiques jusqu’au rejet…
 

Mélange de petits arrangements et de grandes causes, l’engagement politique est dans Borgen un enjeu à part entière, et chaque aspect du scénario, y compris ceux qui impliquent la vie privée des personnages, est là pour servir le dessein général, qui est d’interroger croyances et pratiques politiques contemporaines, tout en restant dans le cadre d’un récit romanesque porté par des caractères complexes et crédibles.
 

On aurait pu croire que le grand succès de Borgen, au Danemark comme à l’exportation, allait ouvrir des portes et susciter des propositions un peu plus originales que la moyenne. Malheureusement, la série danoise est demeurée une exception dans le panorama des séries, et scénaristes comme producteurs sont vite retombés dans leurs travers et leurs facilités.
 
 

visuel scandal

SCANDAL © ABC


 

Créer des intrigues ou creuser ses personnages, faut-il donc choisir  ?

Scandal est sans doute la série actuellement la plus regardée à comporter des éléments de contexte politique. Après tout, il s’agit bien des aventures d’une consultante en communication qui travaille pour le gratin politique de Washington. Ce pourrait être une sorte d’À la Maison-Blanche ou de House of Cards féministe, non ? Non. Passé à la moulinette Shonda Rhimes, ce point de départ qui en vaut un autre perd en réalisme et en crédibilité tout ce qu’il gagne en efficacité narrative. Sorte de croisement entre 24 heures chrono et un soap sous amphétamine, la série mise tout sur sa vitesse, ses enchaînements et ses cliffhangers. Et comme par hasard, les plus gros dangers de la vie publique de l’héroïne Olivia Pope sortent tout droit de sa vie privée : son père est un dangereux manipulateur criminel et complotiste, et sa liaison avec le Président des États-Unis menace, à peu de choses près, tout autant son agenda amoureux que l’avenir du monde libre.
Divertissement avant tout, peu soucieux de la justesse de son contexte, Scandal n’est pas forcément désagréable à regarder, mais repose sur une vision de la politique et de l’implication d’une personne dans son métier d’une redoutable banalité, du moins dans les séries.
 
 

visuel madam secretary

MADAM SECRETARY © CBS


Lancée en 2014 sur CBS, Madam Secretary est finalement plus intéressante, mais pas vraiment moins conventionnelle. Encore une fois, c’est par « hasard » (ici, suite au crash de l’avion du Secrétaire d’État) qu’une femme se retrouve appelée à des hautes fonctions. Toute la série est résumée dans le titre : le personnage de Téa Léoni est constamment tiraillé entre deux archétypes, un archétype féminin (l’humanité, la compassion, l’intelligence émotionnelle : elle est professeur d’histoire et mère de famille) et un archétype masculin (la prise de décision, la fermeté, la conscience du devoir : elle a jadis travaillé pour la C.I.A. et doit désormais s’imposer au poste de Secrétaire d’État). Son mari, lui-même prof de philo, s’occupe des enfants et se range aux côtés de son épouse dès qu’il s’agit de l’aider dans sa carrière. N’empêche : un archétype familial inversé reste un archétype, et on renonce vite à rechercher de la profondeur dans une série qui n’est finalement qu’une ode au «  bon sens  » – celui qui règle tous les problèmes, politiques comme familiaux, pour peu que tout le monde y mette un peu du sien…
 

En France, le constat est peu ou prou le même. D’un côté, Baron Noir, dont on a déjà parlé (en bien) par ailleurs, utilise le personnage de la fille de Philippe Rickwaert pour creuser la psychologie de celui-ci et exemplifier le conflit qui l’agite, entre idéal social, pragmatisme et soif de vengeance : le contexte familial est au service de la construction d’un personnage, en parfaite cohérence avec le reste de la série. À l’opposé, Les Hommes de l’Ombre n’utilise les liens familiaux (du mariage présidentiel ou de l’ex-mariage du personnage de conseiller interprété par Bruno Wolkowitch) que pour créer de manière plus ou moins artificielle de l’intrigue et des enjeux immédiats : l’épouse du président Marjorie met en danger par son comportement l’image et l’autorité étatique de son mari, tandis que l’ex-femme de Simon Kapita, journaliste, est enlevée par des fondamentalistes musulmans – simple histoire de tension, sans trop de construction ni de profondeur psychologique…
 

 

visuel france 2

LES HOMMES DE L’OMBRE © France 2


L’un des risques, on le comprend bien, est de représenter les personnages politiques fictionnels comme des « peoples », de diriger sur eux les mêmes projecteurs que ceux de la presse à scandale, en utilisant leurs vies privées et leurs environnements familiaux comme des raccourcis faciles pour nous impliquer à leurs côtés, pour nous faire nous sentir proches d’eux. Cependant, il n’est pas non plus souhaitable de les couper totalement de la vie quotidienne, des expériences que nous partageons tous peu ou prou, sous peine d’en faire des pantins creux au service d’une idée factice.
 

Peu de séries sont, semble-t-il, parvenues à se rapprocher de cette quadrature du cercle : À la Maison-Blanche, en partie, et non sans s’échouer sur quelques écueils, principalement lors de ses dernières saisons ; Borgen, surtout dans ses deux premières saisons  ; Baron Noir, mais il faut croiser les doigts pour que l’état de grâce dépasse sa première saison. Ailleurs, les personnages politiques ne sont pas pris véritablement au sérieux lorsqu’on en vient à leur vie privée, soit trop schématique pour qu’on s’y attache, soit trop explicitement exploitée au niveau dramatique pour participer à la crédibilité de l’ensemble. Il n’y a probablement pas de réponse définitive, ni de « réglage » qui fonctionnerait à chaque fois, mais seulement une délicate alchimie dont les scénaristes doivent rééquilibrer les ingrédients à chaque nouvelle recette…

 

 

 

 
visuel chroniqueur Benjamin Fau

 

Né en 1977, Benjamin Fau écrit sur la musique, la littérature et les séries télé depuis le début des années 2000. Spécialiste des médias et membre de l’Association des critiques de séries, il est également écrivain, traducteur et musicien. En 2011, il publie avec Nils C. Ahl le Dictionnaire des Séries Télévisées, dont une édition mise à jour et augmentée est parue en octobre 2016. Lorsqu’il traîne sur Twitter, c’est ici : @benjaminfau