Oriane Hurard 07/12/2016

 

 

Le 25 novembre dernier, Studio+ a lancé en France son application mobile dédiée aux séries digitales. Un lancement réalisé en toute discrétion mais très attendu par l’industrie audiovisuelle, au regard des moyens annoncés - 1 million d’euros par série au format 10 x 10’, plus de 20 produites ou en cours de production.

 

C’est toujours une bonne nouvelle lorsqu’un nouveau diffuseur de contenus originaux apparaît sur le marché, qui plus est quand il a de l’ambition et des moyens. Quelques semaines après le Brésil, Studio+ vient de faire son apparition sur les smartphones français (iOS et Android). L’occasion pour nous de revenir sur la genèse du projet ainsi que sur les contenus proposés dans l’application.

 

 

 

Au fait, c’est quoi une série digitale ?

 

© Studio+

© Studio+

 

À dire vrai, rien ne permet de différencier réellement une websérie d’une série digitale. Le terme a fait son apparition en 2014 sur Canalplay, la plateforme SVOD de Canal+, qui avait initié l’acquisition de webséries étrangères, et la production de quelques unes (Kali, Frat), en les proposant à ses abonnés sous le label « Digital Series ». Le néologisme permet alors de différencier ces contenus « premium » du tout venant de la production web, disponible en libre accès sur Youtube ou Vimeo. Car, oui, dans l’esprit de beaucoup, websérie est encore le synonyme de cheap.

Le terme « série digitale » fait ainsi le lien entre webséries et séries TV en créant de toutes pièces un nouveau type de contenu, le tout fondé sur un format unique : le 10 x10 minutes.

 

 

 

Genèse : appel à projets et gros budgets

 

Dans la continuité de la stratégie menée sur Canalplay et sur Youtube, le groupe rachète La Parisienne d’images en juin 2015, société de production à l’origine de La Nouvelle Trilogie, diffusée sur Canal+ entre 2006 et 2012. La Parisienne d’images est rebaptisée Studio+, et se consacre dorénavant entièrement au développement et à la production de ce fameux format 10 x 10’, dans le but, selon Satellimag, « de constituer un stock de séries courtes premium pour la division OTT[1] » du groupe.

 

 

© Empreinte Digitale

© Empreinte Digitale

 

Parallèlement, les auteurs français sont avertis à la faveur d’une rencontre à la SACD avec les dirigeants de Canal+ de l’époque. Les budgets annoncés, entre 800 000 et 1 million d’euros par série produite, font rêver aussi bien les créateurs que les producteurs. En l’espace de quelques jours, Manuel Alduy (alors directeur de Canal OTT) et son équipe reçoivent plus de 200 projets, répartis entre action, aventure et thriller – la comédie, moins simple à exporter, étant exclue de l’appel à projets.

Le message est clair : le développement de Studio+ se fera de manière internationale, sur mobile et à destination d’un public bien précis : les 18-35 ans.

 

C’est finalement un an plus tard, en avril 2016 au MipTV, que Canal annonce officiellement le lancement de la plateforme, avec la mise en production de plus de 25 séries originales, tournées aux quatre coins du monde et en plusieurs langues. Dans Le Tube du 21 mai 2016, le directeur de Studio+, Gilles Galud, annonce « une nouvelle génération de création, de diffusion et de consommation d’images », la plateforme visant « 100 millions d’abonnés d’ici un an ou deux».

 

 

 

Place aux séries

 

Passée la nécessaire étape d’inscription, l’interface se révèle très intuitive, et clairement inspirée de celle de Netflix. L’accueil de l’application permet d’accéder rapidement aux séries proposées, qui se succèdent en pleine page sur l’écran. On passe à la série suivante en un geste du doigt - l’occasion de parcourir l’étendue du catalogue en quelques secondes.

 

 

© Studio+

© Studio+

 

Première constatation : lancement du service oblige, l’offre est encore maigre. Sur la vingtaine de séries proposées, seules six séries sont pour le moment taguées « Studio+ Originals », produites directement par la plateforme : Tank, Urban Jungle, Surf Therapy, Kill Skills, Madame Hollywood, Brutal.

Les autres sont des séries déjà diffusées sur Canalplay (Kali) ou acquises pour l’occasion – on peut d’ailleurs noter la présence de séries montrées ces dernières années à Séries Mania : Haphead, SF vidéoludique canadienne, The Impossibilities, comédie romantique gentiment décalée, et La revanche des moches (El gran dia de los Feos en VO), satire espagnole à mi-chemin entre The Neon Demon et Freaks – trois séries que nous vous conseillons, fort évidemment.

 

Autre constat : le format 10 x 10’ annoncé n’est pas toujours respecté, les épisodes se limitant souvent à 7 ou 8 minutes. Preuve, peut-être, qu’imposer une durée fixe est encore un réflexe de l’ancien monde, celui de la télévision habituée aux cases formatées.

 

 

 

Tank, la vraie pépite de la plateforme

 

Passons sur certaines séries dont on peine à voir l’intérêt – Brutal, qui, comme son nom l’indique, ne brille pas par sa subtilité, Urban Jungle, au premier degré frisant le ridicule – pour s’arrêter sur les vraies réussites, en premier lieu desquelles Tank, réalisée par Samuel Bodin, et récemment primée au dernier Festival de la fiction de La Rochelle.

 

 

 

 

Tank suit Alban Lenoir en Arsène Lupin mi-charmeur mi-loseur, prêt à tout pour s’éloigner le plus vite possible des alentours de la prison dont il vient de s’échapper. Un pitch simple, résumé dès la page d’accueil (« sa meilleure évasion, sa pire cavale »), qui vaut qu’on s’y attarde pour ses deux éléments principaux : la qualité de la réalisation, magnifiée par la beauté des décors, et la justesse de ses comédiens, Alban Lenoir (Hero Corp, Lazy Company, Un Français de Diastème) et Zita Hanrot (Fatima de Philippe Faucon, De Sas en Sas de Rachida Brakhni). Malgré quelques faiblesses de l’intrigue en milieu de saison, l’ensemble se révèle prenant et rythmé.

 

La plupart des séries vues semblent viser les amateurs de genre, tapant dans tous les poncifs de la série B – Madame Hollywood est une sorte de slasher vicieux dans le monde des top models, tandis que Kill Skills voit un tueur à gages pourchassé à son tour. Mais Studio+ va encore plus loin, en ciblant des niches bien spécifiques. Fan de surf ? Vous adorerez Surf Therapy, fable initiatique sur fond de vagues marocaines. Vous préférez la boxe thaï ? Brutal est fait pour vous. Et ainsi de suite.

 

Le catalogue promet d’être enrichi rapidement, avec l’arrivée d’un nouveau titre par semaine. Parmi les prochains arrivages, notons par exemple Deep, sur la plongée dont les scènes sous-marines ont été tournées au format vertical ; et surtout Amnêsia, créée par Jérôme Fansten, avec Caroline Proust (Engrenages), dont le high concept se résume en quelques mots : un beau jour, le monde entier perd la mémoire. Les quelques images vues jusqu’ici laissent entrevoir une vision plutôt intimiste – les mauvaises langues diront fauchée – du genre post-apocalyptique.

 

 

© Tetra Media

© Tetra Media

 

 

 

Est-ce que ça va marcher ?

 

L’application fonctionne sur un modèle premium type Netflix : un premier mois gratuit, puis un abonnement mensuel à 5,99€ (1,99€ pour les abonnés à Canal+), sans engagement de durée.

Faire payer le public pour des « séries digitales », le voilà, le pari un peu fou de Studio+ : convaincre le public des 18-35 ans de payer pour un contenu, certes conçu sur mesure pour lui, mais arrivant après plus de dix ans de « gratuité » du contenu vidéo, légal ou non, sur le web.

 

Studio+ poursuit le chemin tracé par Netflix, Amazon, Hulu & cie en ayant bien compris qu’un contenu original et exclusif constituait le moyen idéal de capter et fidéliser un public volage. Mais en s’attaquant à un format encore peu identifié, dans un secteur déjà très concurrentiel, leurs séries digitales devront parvenir à imposer leur propre modèle. Reste, en effet, à découvrir si les millenials seront prêts à faire une place à Studio+ aux côtés de Netflix ou Spotify, sur leurs smartphones… mais aussi dans leurs portefeuilles !

 

 


[1] OTT ou over-the-top service : service de livraison d’audio, de vidéo et d’autres médias sur Internet sans la participation d’un opérateur de réseau traditionnel

 

 

Oriane Hurard

 

 

avatar d'Oriane HurardSpécialisée dans le transmedia et les contenus interactifs, Oriane Hurard travaille pour plusieurs festivals (Festival Tous Ecrans, I LOVE TRANSMEDIA, Séries Mania) ainsi que pour des sociétés de production spécialisées dans les nouveaux médias. Elle écrit en dilettante, mais toujours avec passion, pour ARTE, Soap et le blog du Fonds des Médias du Canada à propos des séries TV et des nouvelles écritures. Retrouvez Oriane Hurard sur Twitter @orianehurard