Benjamin Fau 03/05/2017

 

Chronique Politique et séries, année d’élections – huitième épisode

 
On pense souvent qu’une série « politique » doit forcément représenter des hommes ou des actions explicitement politiques. Mais non. On a déjà vu dans l’épisode précédent qu’expérimenter des possibles sociaux et politiques à travers la science-fiction est une autre façon de parler politique à la télévision. Montrer la société, les classes sociales, leurs dynamiques et leurs oppositions, témoigner d’un véritable souci de réalisme social dans la toile de fond ou dans l’intrigue d’une série ou d’un feuilleton, en est un autre. La France n’est pas connue pour ses séries politiques, et pourtant, elle a souvent su produire des fictions à caractère social, humanistes et engagées. Petit parcours historique.

 

Les fictions historiques et sociales de l’ORTF

L’image que l’on se fait le plus souvent de la télévision française « au temps de l’ORTF » est celle d’un organe, pour ne pas dire de propagande, tout du moins immédiatement subordonné au pouvoir politique de l’époque. Établissement public dont les dirigeants sont directement nommés par l’exécutif, discours pour le moins policé et respectueux des pouvoirs en place lors des journaux télévisés (le traitement de la crise de mai 68 reste à ce sujet un cas d’école), programmation peu aventureuse faisant la part belle à l’histoire et aux adaptations d’œuvres patrimoniales : tout cela concourt à donner à la télévision française des années 60 et du début des années 70 une désagréable teinte sépia, politiquement conservatrice et socialement tout sauf réformiste. Vue de plus près, la situation n’était pourtant pas si tranchée.
 

La caméra explore le temps © ORTF

Entre 1957 et 1966, La Caméra explore le temps propose aux téléspectateurs de la RTF puis de l’ORTF une anthologie de reconstitutions historiques fictionnalisées, des « dramatiques » proches de la pièce de théâtre filmée. À la production, venus de la radio, les historiens André Castelot et Alain Decaux sont certes idéologiquement proches du gaullisme et de la droite en général, mais ils sont aussi d’excellents historiens capables de se remettre en question et soucieux de présenter les faits qu’ils racontent de la manière la plus objective, scientifiquement historique possible. Le réalisateur et parfois coscénariste Stellio Lorenzi, de son côté, est ouvertement engagé aux côtés du Parti Communiste, en plus d’être un pionnier de l’audiovisuel français. Cette alliance étonnante de personnalités produit durant toutes les années 60 d’excellentes fictions, certes didactiques et très statiques sur la forme (théâtre filmé oblige), mais passionnantes sur le fond. Et parler de Robespierre comme les trois créateurs l’ont fait dans le double épisode « La Terreur et la Vertu », s’attaquer frontalement aux ambiguïtés politiques et sociales de la Révolution française, parfois en allant à l’encontre des programmes officiels, c’est bel et bien faire œuvre de réflexion politique, à travers un média de divertissement. Lorsque la série s’arrête, en 1966, c’est également sur ordre du pouvoir en place.
 

Stellio Lorenzi, en particulier, poursuit son œuvre de commentateur social à travers plusieurs autres fictions – toujours situées dans le passé, mais aussi ardemment critiques de toutes les formes d’injustices sociales, et faisant la part belle aux classes populaires : ainsi Jacquou le Croquant, en 1969, d’après Eugène le Roy. La majeure partie des fictions françaises demeurent fort peu politisées : adaptations littéraires patrimoniales, feuilletons sentimentaux, comédies de mœurs interchangeables… Parmi toutes celles où les classes moyennes règnent en maître, on trouve les traces d’une conscience sociale balbutiante : les jeunes gens de Salut les Copains, le couple propre sur lui des Saintes Chéries ou Janique Aimée n’ont rien de révolutionnaire, et ils ne parlent jamais, au grand jamais, explicitement de politique. Comédies ou feuilletons, ces fictions témoignent pourtant, pour certaines, des évolutions progressives à l’œuvre dans la société gaullienne, notamment au sein de sa jeunesse, et cela bien avant l’explosion de Mai 68.
 

Le pain noir © ORTF


Durant toutes les années 70 et jusqu’au début des années 80, les propos politiques ou sociaux sont présents sur les écrans français, même s’ils y entrent en général par la petite porte. Le Pain Noir de Serge Moati, en 1975, est sans doute le chant du cygne des grandes fresques de l’ORTF, et porte un message profondément social et toujours d’actualité, tout en racontant la vie d’une paysanne devenue ouvrière dans le Limousin de la première moitié du XXe siècle. D’autres feuilletons courts (ou « miniséries », comme on dirait aujourd’hui), certes historiques, ont également des résonances sociales et politiques, et dépeignent à chaque fois la vie des classes populaires : ainsi des très beaux Ardéchois Cœur Fidèle (1974, aux côtés d’un compagnon menuisier), Fabien de la Drome (1983, sur un scénario de Stellio Lorenzi) ou même Félicien Grevèche (1986, de et avec Sylvain Joubert), humanistes autant que populaires. Une série comme Médecins de nuit (entre 1978 et 1986 sur Antenne 2) s’ancre profondément dans la réalité sociale, cette fois contemporaine, des défavorisés banlieusards. Mais ce ne sont que des exceptions : lorsqu’il existe, le propos social tend désormais à traiter des cas particuliers, et non à véhiculer une vision du monde cohérente et politique.
 

Ardéchois coeur fidèle © ORTF

 

Les années 80 et 90 : l’individu contre la structure

Au début des années 80, un personnage comme celui de Joëlle Mazart, né sous la plume imprégnée de catholicisme social de Georges Coulanges, est un prétexte pour faire défiler, le temps de deux bonnes miniséries (Pause Café, en 1981, puis Joëlle Mazart en 1982), toute une galerie de personnages issus de la jeunesse plus ou moins déboussolée de l’époque. Le souci de rendre justice aux réalités de la classe populaire (notamment dans la seconde minisérie, qui se déroule dans un lycée technique) est bien là, mais l’on voit déjà apparaître les prémisses d’un type de personnage qui dominera les années 90 et 2000 (et qui perdure encore aujourd’hui) : le héros de service public.
 

Pause Café © TF1


Assistante sociale comme ici, puis instituteur (le fameux Instit incarné par Gérard Klein sur France 2 entre 1993 et 2004) ou commissaire (les Cordier, Navarro, Lescaut, Moulin seconde période et tous les autres), médecin de campagne (Docteur Sylvestre, sur France 3 entre 1995 et 2001), voire prêtre ou élu local (Père et maire, entre 2002 et 2009 sur TF1), ce héraut des valeurs de la République est sans cesse confronté à la détresse sociale, dont il résout les problèmes par le dialogue, le bon sens et généralement dans une atmosphère d’ennui poli (les policiers eux-mêmes, à l’exception de Moulin et du Navarro des débuts, ne font qu’exceptionnellement usage de leurs armes). Les classes populaires n’ont plus d’existence en elles-mêmes : défile devant les téléspectateurs une série d’études de cas particuliers, chacun résolu en l’espace de 90 minutes, qui semblent là pour exemplifier les bienfaits des valeurs républicaines. Le propos, de bout en bout, est louable, mais la manière par trop systématique et maladroite. D’autant plus que certains archétypes, une fois qu’on en a pris conscience, peuvent agacer. Par exemple : toujours en butte à l’incompréhension et à l’immobilisme de sa hiérarchie, le héros de service public peut compter sur la bonne volonté de ses subordonnés, parfois maladroits, mais jamais mal intentionnés…
 

L’instit © France 2


La représentation de la société dépeinte par ce type de série, loin d’être réaliste, découpe le monde en blocs d’utilité scénaristique, compagnons ou adversaires, qui servent parfaitement l’intrigue épisodique, mais renoncent à rendre la complexité de la réalité sociale du temps. Chaque personnage en détresse est le fruit d’une trajectoire personnelle qui n’est qu’effleurée, expliquée de la manière la plus simple possible par l’application de grands principes psychologiques et sociaux, et fait finalement l’objet d’une sorte de leçon d’éducation civique – utile, mais très éloignée de la complexité et de la richesse qu’on est en droit d’attendre d’une peinture fictionnelle de la société contemporaine. À Balzac et Zola succèdent les manuels de la République, aussi plats que bienveillants et bien-pensants (sans que ce dernier terme soit à prendre négativement, cependant). La peinture sociale et politique s’est estompée, transformée en schémas explicatifs dignes de PowerPoint de briefings entrepreneuriaux.
 

 

Plus belle la vie ou la démocratie télévisuelle directe ?

La réalité sociale et politique de la France des années 2000-2010 fait sa rentrée en catimini sur nos petits écrans sous la forme la moins attendue qui soit : celle d’un soap ultra-rythmé, produit de manière industrielle, cousin germain des novela sud-américaines et des soaps populaires anglais (comme Coronation Street ou EastEnders).
 
Lorsque le feuilleton est lancé sur France 3 en 2004, en contre-programmation des traditionnels journaux télévisés de 20h, ses créateurs l’imaginent comme une chronique : la vie d’un quartier de Marseille et de ses habitants, comme elle vient et comme elle va, remplie de petits riens plutôt que de grands événements ; un feuilleton réaliste, ancré dans la société du temps, et qui pourra évoluer avec elle. Les intrigues, écrites au plus près de l’actualité, traitent de problèmes sociaux quotidiens.
 
L’accueil du public, sans être hostile, est loin d’être enthousiaste, et les résultats bien en deçà de ce qu’attendait France 3. La production opère alors un revirement à 90 degrés, en rapprochant la structure et le ton général du feuilleton de celui des soaps et novelas à la formule éprouvée. Aux problèmes sentimentaux, professionnels ou psychologiques des personnages viennent s’ajouter des éléments de mystère et des intrigues (très/trop) dramatiques et policières, avec leurs (très) gros sabots. Depuis, une partie des téléspectateurs fait la fine bouche devant cette production vite écrite, vite tournée, à l’interprétation trop souvent inégale, aux scénarios parfois franchement nanars à force de surenchère. Mais Plus Belle la Vie demeure un rendez-vous quotidien pour un grand nombre de spectateurs aux profils très différents, qui suivent avec plus ou moins d’attention chaque mois des dizaines d’intrigues plus ou moins crédibles, incarnées par un casting aux contours forcément variables, mais cimenté autour d’une vingtaine de personnages principaux récurrents de tous âges et de toutes origines.
 
De par son mode de production et sa structure (une ou deux grandes intrigues étalées dans le temps, écrites longtemps à l’avance, entrecoupées d’autres intrigues bien plus brèves, quotidiennes ou hebdomadaires, parfois en phase directe avec l’actualité), Plus Belle la Vie est le seul feuilleton actuel à pouvoir « réagir » presque en direct aux événements de la vie réelle, à pouvoir proposer au téléspectateur un miroir (certes déformé) de son quotidien. À ce titre, les scénaristes ne se privent pas de nombreux clins d’œil à l’actualité, souvent sans grande finesse, mais qui ont le mérite d’ancrer les personnages dans une réalité et des préoccupations partagées avec les spectateurs, et même de glisser de manière peu finaude mais louable des petits messages sociopolitiques.
 

Plus belle la vie © France 3


Si l’on doute que Plus Belle la Vie soit, au moins en partie, une série politique (peut-être la seule série réellement politique – au sens de « propos sur l’administration de la cité » – actuellement à la télévision française), il suffit de regarder d’où proviennent les critiques les plus virulents qui la frappent. « Dis-moi qui te déteste, j’aurai une idée de ce que tu défends » : la fachosphère dans son ensemble n’a cessé de se déchaîner contre « Poubelle la vie » et les valeurs qu’elle croyait lire dans les propos tenus par les personnages ou dans les situations dépeintes.
Dans son passionnant Plus Belle la Vie : La boîte à histoires, paru en 2013 aux P.U.F., Jean-Yves Le Naour consacre toute une partie de son étude à la couleur politique du feuilleton, et remarque avec justesse que « théoriquement, un soap opera n’a pas de couleur politique, il racole très largement (…). Mais voilà : en abordant des questions de société et en racontant une histoire d’une certaine façon, Plus Belle la Vie prend parti, consciemment ou non, dans le débat politique. » Les personnages réagissent directement, chacun à leur manière et selon leurs propres orientations, aux événements politiques français. Certains arcs narratifs véhiculent ouvertement un propos politique : ainsi des nombreuses intrigues consacrées au sort des sans-papiers et des immigrés dans la France sarkozyste, ou les débats tranchés autour du Mariage pour tous.
 
Pour la presse traditionaliste et d’extrême-droite, c’est très souvent insupportable : « On a droit à tout : promotion de l’homosexualité, exaltation du métissage, avortement, soutien aux immigrés clandestins, Maghrébins admirables, Français (à part tous ceux qui soutiennent ce qu’on vient de dire) détestables, Noirs épatants, prêtre débauché, relecture de l’histoire suivant la vulgate marxiste, etc. » (article de Présent, 25 mars 2006, cité par Jean-Yves Le Naour) L’outrance du propos fonctionne comme un révélateur : oui, certains éléments des scénarios de Plus Belle la Vie promeuvent la tolérance, l’intérêt pour les cultures autres, les combats contre les inégalités et les discriminations en tous genres (envers les minorités, les femmes, les homosexuels, les immigrés) – tout ce qui insupporte la frange la plus réactionnaire et haineuse de la société française. Même transmises à travers une fiction, et certes parfois de manière maladroite, ces positions progressistes sont autant de messages politiques à destination d’un très grand public, et doivent être saluées.
 

 

Quel espace pour le social à la télévision ?

La série télévisée est un art du temps et des personnages éminemment romanesques. Notre adhésion à une série télévisée se fait presque toujours à travers notre sympathie pour ses personnages, l’empathie que nous ressentons pour eux. Trop souvent, les décideurs et les diffuseurs considèrent encore que la fiction télé, dans son ensemble, doit être un divertissement, un moyen de faire rêver, et rien de plus. Pour eux, le réalisme social est un repoussoir : les spectateurs ne veulent pas voir ce qu’ils vivent. Il y a des exceptions, souvent remarquables de puissance, d’émotion et de justesse, comme Les Vivants et les Morts (de Gérard Mordillat d’après son roman, en 2010 sur France 2), La Vie devant elles (de Dan Franck, depuis 2015 sur France 3) ou certaines des séries dont nous avons parlé plus haut. Mais il faut se rendre à l’évidence : la télévision ne représente pas de manière satisfaisante la société à laquelle elle s’adresse.
 

La vie devant elles © France 3


Année après année, le constat du baromètre de la diversité à la télévision publié par le C.S.A. reste le même : les employés et les ouvriers, notamment, sont largement sous-représentés dans les programmes télévisés. En 2011, les cadres supérieurs (soit 5 % de la population) représentaient 79 % des personnes vues à la télévision. Les retraités (environ 30 % de la population française) sont pratiquement invisibles, tout comme les agriculteurs. Les héros et personnages principaux des fictions françaises sont policiers, journalistes, parfois entrepreneurs ou travailleurs libéraux, mais jamais, ou presque, ouvriers ou employés de bureau. Les exceptions existent, bien entendu, mais il n’en reste pas moins que plus l’on descend dans l’échelle sociale, moins on est visible à la télévision, et dans les fictions encore moins qu’ailleurs.
 
Étrange, cette règle qui voudrait donc que l’on ressente de l’empathie pour des personnages qui nous ressemblent, mais, pour la grande majorité d’entre eux, n’ont pas les mêmes préoccupations quotidiennes que nous. Certes, la fiction permet de travailler sur des archétypes, et parler de notions tout à fait universelles à travers des héros radicalement hors du commun est possible – il n’est pas question de dire ici qu’une histoire de super-héros ne peut rien nous dire ou nous apprendre sur nous-mêmes, qui que nous soyons, puissants ou misérables. Mais quand même. Il y aurait certainement beaucoup à faire avec les poussières que la télévision française a depuis longtemps tendance à cacher sous le tapis.
 

 
On aimerait enfin pouvoir dire, encore aujourd’hui, que les valeurs véhiculées par un feuilleton aux vues aussi ouvertement consensuelles que Plus Belle la Vie sont toujours de l’ordre du plus petit dénominateur commun : la tolérance, la démocratie, les droits de l’homme, la non-discrimination, qui peut vraiment être contre ? Qui a vraiment besoin d’une série télévisée pour lui rappeler l’importance d’idées aussi basiques ? En France ? Au XXIème siècle. Mais quel que soit le résultat du second tour de l’élection présidentielle dimanche prochain, la campagne sur le point de s’achever, les résultats du premier tour et les débats aberrants qui fleurissent durant cet entre-deux-tours montrent bien que même les notions les plus fondamentales de justice, de liberté et de solidarité ne sont jamais acquises. Il y a mille et une façons de les garder vivaces. La fiction au sens large en est une, capable de parler efficacement au plus grand nombre et contribuant à construire un imaginaire collectif, une culture. Mais elle ne se fera pas sans nous : c’est à nous, chacun à notre niveau, auteurs, journalistes ou commentateurs, simples téléspectateurs, de l’écrire, de la critiquer, de la regarder, et, grâce à elle, de vous divertir et de nous enrichir en même temps.
 

 

 

 
visuel chroniqueur Benjamin Fau

 

Né en 1977, Benjamin Fau écrit sur la musique, la littérature et les séries télé depuis le début des années 2000. Spécialiste des médias et membre de l’Association des critiques de séries, il est également écrivain, traducteur et musicien. En 2011, il publie avec Nils C. Ahl le Dictionnaire des Séries Télévisées, dont une édition mise à jour et augmentée est parue en octobre 2016. Lorsqu’il traîne sur Twitter, c’est ici : @benjaminfau