Oriane Hurard 11/05/2016

 

Quelques semaines après la fin de Séries Mania 2016, après avoir pris le recul nécessaire pour digérer les séries, rencontres et découvertes concentrées en ces dix jours, voici venu le moment de faire le point sur sur la sélection des webséries internationales. Au sein d’un festival lui-même appelé à grandir encore, les webséries réaffirment un peu plus leur place chaque année. Petites mais vaillantes, comme disait Kirikou.

 

S’il s’agissait de la 7ème édition du festival, ce n’était que la troisième année d’existence pour la compétition webséries. C’est en se positionnant non pas comme une contre-programmation face au reste du festival, mais davantage comme un laboratoire, lieu d’émergence de nouveaux talents et de nouvelles formes narratives, que cette sélection acquit petit à petit pertinence et visibilité.

Le cru 2016 se caractérise par son extrême diversité. Au niveau de la provenance géographique tout d’abord, avec des représentantes de France, États-Unis, Canada, mais aussi d’Allemagne, Belgique, Espagne, Corée du Sud, Australie et Inde. Au niveau des genres ensuite, dont la diversité va de pair avec l’extrême liberté des histoires racontées sur ce médium, alors même qu’une partie des séries contemporaines, sont phagocytées par des meurtres sordides et des disparitions d’enfants. Ici, de la comédie musicale à la relecture du film de zombies, tout y est – y compris des enquêtes policières décalées, pour les amateurs du genre.

Cependant, ce qui se dessine avant tout cette année dans la sélection, c’est la grande variété de modèles de productions. Sur la centaine de programmes visionnés en amont pour établir la sélection des 16 webséries en compétition cette année, outre des critères linguistiques, esthétiques, géographiques, nous avons tenu à exprimer la réalité de ces objets conçus pour le web, où se côtoient sans problème ovnis indépendants et « superproductions » qui n’ont rien à envier à leurs ainées télévisées.

 

Du blockbuster de la websérie…

 

Ainsi, la belge Burkland et la française Rock Macabre sont des objets bien produits, qu’on pourrait presque qualifier, avec un peu de mauvaise foi tant cette économie reste malgré tout fragile, de véritables « blockbusters » de la websérie, puisqu’ici, finalement, seul le format les différencie vraiment des séries télévisées.

Outre une légère convergence dans le pitch de départ – la relecture du mythe du zombie, viral pour la première, mélomane pour la seconde – ces deux créations partagent un autre point commun : elles sont toutes deux le fruit des politiques numériques ambitieuses du service public.

 

©RTBF

©RTBF

 

Diffusée depuis mars dernier sur le site de la RTBF, Burkland est le programme lauréat de l’appel à projets que le département WebCréation lance chaque année. L’an dernier, c’est la comédie déjantée Euh qui avait été choisie, dont la saison 2 est actuellement en production. Le succès de ces deux titres, notamment dans les festivals internationaux, confirme ainsi la stratégie éditoriale de la chaîne qui a choisi de concentrer une enveloppe budgétaire peu élevée (comparée au budget global de France Télévisions Nouvelles écritures, par exemple) à un nombre restreint de projets, mais de les produire avec une ambition et une exigence dépassant le cadre « low cost » souvent accolé au web.

Rock Macabre est la troisième création de François Descraques à être coproduite et diffusée par la plateforme Studio 4, après Les Opérateurs et le méga culte Visiteur du Futur. Piloté par la dynamique équipe des Nouvelles écritures de France Télévisions, Studio 4 confirme ainsi avec ce triplé une logique d’accompagnement et de fidélité aux auteurs maison, y compris vers des sujets ou des formes peu conventionnelles (ici en l’occurrence, une comédie musicale zombie racontée sur seulement 3 épisodes). Porté par ses webséries à succès, François Descraques réalise actuellement une série, une vraie, pour la chaine France 4, intitulée Dead Landes. On ne change pas une équipe qui gagne, et Studio 4 le prouve avec brio, en poursuivant à la fois cette recherche de nouveaux talents et le suivi des « vétérans » du secteur.

 

… aux ovnis autofinancés

 

Repérer les talents en herbe pour les aider à se confirmer et grandir avec eux : on espère que Studio 4 et autres diffuseurs n’ont pas manqué les autres créations françaises de la sélection, à commencer par Charon.

 

©Joseph Minster

©Joseph Minster

 

Charon est un OVNI du web, du genre de ceux qu’on découvre un matin par hasard en surfant de lien en lien, ou à la lueur d’un mail envoyé par une petite main bienveillante. Tournée l’été dernier sur les bords de Loire, en totale indépendance avec seulement quelques centaines d’euros, la série revisite le mythe antique du passeur des Enfers et de sa barque permettant de traverser le Styx. L’humour et une certaine forme de poésie fonctionnent à plein régime, et si les épisodes sont parfois inégaux, on ne peut s’empêcher d’être séduit par la fibre « DIY sensible » de Joseph Minster, un garçon à suivre. Dix épisodes ont déjà été réalisés, reste maintenant à l’équipe de Charon le soin de trouver le meilleur écrin pour les faire découvrir au public.

Dans le même ordre d’idées, le duo marseillais à l’origine de Beard Club s’est autoproduit en réunissant talents et amis autour de ce projet dont ils sont à la fois les scénaristes, réalisateurs et comédiens principaux. Eux aussi ont inventé leur propre mode de production, en tournant les épisodes (trois à date) un par un, le laps de temps entre chaque tournage permettant de faire appel, par le biais du crowdfunding, au soutien financier de leur petite communauté patiemment constituée. En somme, une websérie qui prend son temps, à des années-lumière du binge-watching frénétique qui domine aujourd’hui.

 

Issus d’un même territoire francophone, ces quatre exemples témoignent de l’extrême de mode de production, de formats et d’économies pouvant coexister dans ce domaine. Ce grand écart est précisément ce qui fait de la websérie un genre rétif à tout formatage et codification, qui évolue en permanence, en même temps que son support de diffusion.

 

©Studio4

©Studio4


 

Notons, pour finir, une autre initiative liée aux webséries ayant eu lieu au sein du Festival. Portée par Studio 4, La Room a permis à une dizaine de jeunes auteurs de plancher pendant 48h sur un projet de websérie originale et collaborative, dont Joël Bassaget livre un intéressant compte-rendu sur le blog de WebSeries Mag. Les modes d’écriture et de restitution de cet atelier d’écriture, accompagnés par les auteurs et les comédiens phares de la plateforme, contiennent en germe tout ce qui fait la liberté et l’inventivité de ces nouveaux formats.

 

 

Oriane Hurard

 

 

 

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Spécialisée dans le transmedia et les contenus interactifs, Oriane Hurard travaille pour plusieurs festivals (Festival Tous Ecrans, I LOVE TRANSMEDIA, Séries Mania) ainsi que pour des sociétés de production spécialisées dans les nouveaux médias. Elle écrit en dilettante, mais toujours avec passion, pour ARTE, Soap et le blog du Fonds des Médias du Canada à propos des séries TV et des nouvelles écritures. Retrouvez Oriane Hurard sur Twitter @orianehurard