Iris Brey 03/01/2017

 

 
La série de Lana et Lilly Wachowski, Sense8, lancée en août 2015 et dont la saison 2 reprendra le 5 mai, est revenue à Noël pour un épisode spécial de deux heures, afin qu’on n’oublie pas totalement les « sensates » : huit personnages partageant un don leur permettant de se connecter les uns aux autres malgré leur éloignement physique.
 

 

Un Christmas Special effervescent

Le générique de Sense8 nous balade aux quatre coins du monde (où chaque sensate vit) : en Inde, en Corée, au Mexique, au Kenya, en Allemagne, en Islande et aux États-Unis. Un tourbillon de villes, une ébullition d’images avant que l’épisode de Noël ne s’ouvre sous l’eau. Dans un plan en contre plongée avec les réverbérations du soleil illuminant ce bleu profond, un corps nage au ralenti, celui de Kala, la pharmacienne indienne qui tend ses mains pour attraper celles de Wolfgang, le petit malfrat allemand. Puis, sur la chanson Feeling Good de Nina Simone, ses acolytes Riley, Will, Sun, Capheus, Nomi, et Lito se retrouvent, plongeant dans l’océan, dans une nuée de bulles. Cet incipit résume bien tout l’épisode : beaucoup d’effervescence autour de corps se délassant dans une sorte d’enclave où il fait bon se retrouver.
 
Ce « Christmas Special » souligne la beauté et les limites de Sense8. Les intrigues des huit personnages ne nous intéressent plus vraiment, on est un peu perdu, à force de se balader dans tous ces décors avec certains dont l’histoire est parfois quasi-inexistante (Capheus et son bus), ou trop présente (Lito et son coming out).
C’est dans la notion de fluidité, à la fois fond et forme de la série, que se loge la beauté de la série. La première scène aquatique annonce d’ailleurs l’acmé de l’épisode, une scène d’orgie arrivant au milieu des deux heures, dans laquelle les huit personnages font l’amour comme en symbiose. Rattachée dans notre esprit à la fluidité du liquide aquatique du début de l’épisode, elle donne l’impression que ces sensates sont nés d’un même ventre qui les transformerait en êtres hors-norme. Non pas parce qu’ils sont doués d’un autre sens, mais parce qu’ils vivent en dehors de normes sociales rigides lorsqu’il s’agit de sexualité.
 

 

Tous en trans(e)

Cette séquence d’orgie rappelle bien sûr celle de l’épisode 6 de la première saison, où il n’y avait que (!) quatre des sensates dans un jacuzzi. Dans cet épisode de Noël, Lana Wachowski (qui réalise l’épisode) voit en grand puisque les 8 sensates sont présents avec Aminata, la petite amie de Nomi. Neuf corps qui se lèchent, s’embrassent, s’étreignent dans une fusion totale. On passe d’une cambrure bien lisse à une paire de fesses poilues, à deux personnages hétéro qui se happent avec leurs langues et à beaucoup de bouches qui s’entre-ouvrent, comme si le souffle de l’orgasme passait d’un corps à l’autre. La scène se déroule dans trois endroits en simultané, sur une colline à San Francisco baignée d’une lumière dorée, dans des toilettes d’un bar à Mexico et dans la chambre de Will et Riley (maintenant en couple). Multiplication de lieux et de personnages qui, l’espace de quelques minutes, arrêtent le chaos du monde pour vivre une apothéose sensorielle.
 
Ce qui est beau dans Sense8 c’est que les corps ne sont qu’une enveloppe. Ce qui compte, c’est l’essence d’un personnage. Par exemple, Capheus, joué par l’acteur Aml Ameen dans la saison 1, est remplacé par Toby Onwumere ici. Dans l’épisode, son ami lui fait remarquer que son visage a changé : il répond malicieusement qu’il a un nouveau coiffeur. Mais juste avant ce dialogue, Capheus lui expliquait : « les visages changent, mais pas le cœur ». Un clin d’œil probable à l’identité des Wachowski, puisque les deux frères sont devenus sœurs depuis leurs deux coming out transgenre.
 

 
Si l’effet de surprise créée par la séquence orgiastique de la saison 1 s’est estompé, ces images de corps s’aimant au delà des frontières et des orientations sexuelles soulignent à quel point il est encore rare de voir des personnages faire l’amour littéralement. La scène n’est pas là pour nous exciter. Ces peaux luisantes nous rappellent que l’écrin qu’est notre corps n’existe pas pour nous définir, mais peut-être seulement pour nous unir.

 

 

 

 

Iris BreyIris Brey est spécialiste de la représentation du genre au cinéma et dans les séries. Elle collabore aux revues Cinemateaser et Soap ainsi qu’aux sites Les Inrocks, Le Deuxième Regard et Cheek Magazine. Elle participe à l’émission de France Culture La Dispute. Elle donne lors de l’édition 2015 du Festival Séries Mania une conférence sur la sexualité féminine dans les séries, sujet sur lequel elle écrit son premier livre Sex & the Series paru aux éditions Soap en avril 2016.

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