Benjamin Fau 05/04/2017

 
Chronique Politique et séries, année d’élections – septième épisode
 
On pense souvent que pour parler politique sur le petit écran, il faut s’en tenir au plus strict réalisme et faire œuvre quasi documentaire. Qu’au-delà du cours d’éducation civique romancé d’À la Maison-Blanche ou d’une fresque à la Zola ou Dickens, comme The Wire, il n’y a point de salut. Pourtant, la science-fiction charrie depuis toujours des thématiques et des questionnements politiques : petit survol des principales séries de S.-F. aux enjeux expressément citoyens.
 
La science-fiction a toujours été le genre privilégié du « Et si ? ». Par définition, on y prend comme base de travail le monde tel que nous le connaissons, on y change un ou plusieurs éléments, on imagine comment la mutation se développe, on y confronte un ou plusieurs personnages et on regarde comment tout cela parvient à se débrouiller ensemble. La science-fiction est un immense laboratoire des possibles, et parmi ses expérimentations, on en rencontre forcément qui touchent aux sociétés, à leur organisation et à leurs politiques.
Sous cet aspect, la littérature de science-fiction a depuis longtemps affiché explicitement ses ambitions (lisez Les Dépossédés d’Ursula K. Le Guin si jamais vous avez besoin de vous en convaincre), mais cela est moins admis pour la série, sa consœur télévisée. Pourtant, les problématiques des séries de science-fiction, qu’il s’agisse de space opera ou d’anticipation, sont parmi les plus politiques qui soient : responsabilité auprès des peuples et des cultures étrangers, capacité des peuples à vivre en paix, réponse collective à apporter dans des conditions extrêmes, comportement de la société face aux transformations technologiques, conséquences d’un libéralisme économique poussé jusqu’à l’absurde… Tout cela est véritablement partie prenante de certaines des séries de science-fiction les plus populaires de ces cinquante dernières années. Inventaire non exhaustif :
 

 

visuel star trek

Star Trek © NBC

Star Trek ou les Nations Unies de l’espace

Ce que l’on connaît aujourd’hui comme la première série Star Trek, celle de 1966, fut loin d’être un grand succès public. Il fallut plusieurs années, la constitution, tout au long des années 70, d’une communauté de fans sans précédent, puis plusieurs films de cinéma, pour que la création de Gene Roddenberry donne naissance à un véritable univers, seulement égalé dans l’imaginaire collectif par la Terre du Milieu de Tolkien ou par les galaxies imaginées par George Lucas pour Star Wars. En France, elle demeura longtemps largement méconnue (sa première diffusion n’eut lieu qu’en 1982) et on n’en retient trop souvent que les éléments les plus kitchs – reconnaissez que ces pyjamas en guise d’uniforme et ses scènes de bagarres passées en accéléré pour être plus « spectaculaires », ce n’est pas vraiment ça… Pourtant, sa force demeure sa capacité à traiter de manière distrayante des problématiques universelles : la place de chacun dans l’univers, le choix et le respect d’une éthique, le rapport à l’autre, et en particulier à celui qui est étranger à notre culture. La « Directive première » de la Fédération des Planètes unies, à laquelle appartiennent l’Enterprise et son équipage, consiste à n’interférer sous aucun prétexte dans l’évolution d’une autre espèce, et donc dans le fonctionnement d’une autre société rencontrée au gré de l’exploration interstellaire. Elle résonne puissamment à une époque où les États-Unis étaient engagés dans une guerre sanglante au Vietnam, et on n’a que peu de chances de se tromper en y voyant une critique implicite de la politique étrangère interventionniste du pays.
 
L’équipage du vaisseau est lui-même une sorte de Nations-Unies en miniature : si le capitaine est américain, le navigateur est japonais, l’ingénieur britannique, l’enseigne de vaisseau russe. Quant à la responsable des communications, c’est une femme, et d’origine africaine ! L’un des personnages principaux – donc bel et bien du côté des héros – est russe. La série sera également le cadre du premier baiser interracial à la télévision. Détails, mais qui ont leur importance dans le contexte des années 60, celui de la guerre froide et de la lutte pour les droits civiques. Des petits pas, certes ; minuscules probablement, mais qui témoignent d’une véritable conscience politique s’exprimant tout naturellement à travers ce divertissement grand public.
 

 

visuel babylon 5

Babylon 5 © Syndication – TNT


 

Star Trek : Deep Space 9 et Babylone 5 : apprendre à vivre ensemble

Les premiers films et séries Star Trek fonctionnaient, comme beaucoup de récits de S.-F. tendance space opera, sur le principe de l’exploration, hérité en partie de l’imaginaire entourant les pionniers et la conquête de l’Ouest. Le spin-off Star Trek : Deep Space 9, plus tardif (1993), change de perspective : nous voici cette fois sur une station spatiale chargée d’administrer un secteur de la galaxie économiquement crucial et de maintenir l’ordre sur une planète voisine qui sort de plusieurs années d’occupation et menace constamment de sombrer dans la guerre civile. L’optimisme conquérant du capitaine Kirk et de son équipage a laissé place à un pragmatisme beaucoup plus sombre : une fois passé le temps de la découverte, celui de la rencontre, de l’apprivoisement et trop souvent du conflit, il faut apprendre à vivre ensemble, pour le meilleur et pour le pire. Dans son indispensable Les Miroirs de la vie : Histoire des séries américaines (éditions Le Passage, 2002), Martin Winckler évoque la guerre en ex-Yougoslavie comme source d’inspiration probable, au moins en partie, pour les épisodes les plus sombres de Deep Space 9 et il est difficile de lui donner tort.
 
Un autre space opera majeur des années 90 se déroule également sur une station spatiale et brasse les mêmes problématiques, celles d’une cohabitation délicate entre peuples jadis en guerre : Babylon 5. Peut-être encore plus passionnante que l’excellent Deep Space 9, sur le plan romanesque, la création de Joe Michael Straczynski est dominée par des personnages hantés par le passé, celui de leurs peuples autant que le leur. Militaires ou politiques, ils sont contraints de cohabiter pacifiquement, alors que leurs instincts et leurs désirs les conduiraient bien plus aisément vers la violence, la vengeance et la guerre. Et pendant ce temps, loin de la station Babylon 5, la Terre glisse lentement dans le totalitarisme et la dictature.
 
Parce qu’elles mettent en jeu de manière explicite, à travers des destins particuliers, des questions touchant à la possibilité d’une vie en communauté ou en société, Deep Space 9 et Babylon 5 étaient sans doute les séries télévisées les plus ouvertement politiques (mais non politisées) vues à la télévision américaine. Tout du moins, jusqu’à Battlestar Galactica.
 

 

visuel battlestar galactica

Battlestar Galactica © Sky One


 

Battlestar Galactica : politique en état d’urgence

On a coutume de dire qu’en matière de remake, il vaut mieux ne pas tenter de réparer ce qui n’est pas cassé, ni d’améliorer ce qui est déjà excellent. En se lançant dans une relecture modernisée d’une série de la fin des années 70 (la mode était alors aux space operas, après le succès mondial de Star Wars), Ronald D. Moore (Star Trek : la nouvelle génération, Star Trek : Deep Space 9, Roswell) ne prenait pas de risque, tant la version originale de Glen A. Larson avait vieilli, malgré son intéressant postulat de base. La technologie s’est rebellée contre ses maîtres : les Cylons, robots humanoïdes créés par les humains, ont pratiquement exterminé leurs créateurs dès le pilote de la série. Restent 50 000 survivants en fuite dans l’espace, protégé par un unique vaisseau de combat antédiluvien, pratiquement prétechnologique : le Battlestar Galactica.
 
Dès que se pose la question de l’organisation de ces naufragés, la série devient politique, et le restera jusqu’à son final (autant réflexif et spirituel que polémique et idéologiquement discutable). On retrouve sans cesse, au fil des épisodes, les bonnes vieilles oppositions qui structurent la plupart des fictions politiques : les valeurs (l’éthique) contre le pragmatisme (la politique), le religieux contre le laïc, la démocratie contre l’autocratie… À ceci près qu’ici, la situation est désespérée. Dos au mur, contrainte à des arbitrages douloureux et à des concessions délicates, l’humanité est mise à l’épreuve d’un immense autant que cruel « état d’urgence ».
 
On peut s’étonner de trouver une dimension réaliste à une série qui repose sur des postulats de pure imagination : pourtant, Battlestar Galactica propose une évolution possible et cohérente de l’humanité. On peut même souvent y distinguer des allusions directes à l’actualité : la télévision américaine n’a ainsi jamais proposé de critique plus directe et plus forte de l’occupation américaine en Irak qu’en montrant, lors d’un arc mémorable, les Cylons « administrant » une planète où vivent des humains. En changeant de point de vue, la série fait réfléchir. Les héros deviennent tout naturellement terroristes.
 
D’un bout à l’autre, Battlestar Galactica ne cesse de parler de politique et, même si, en raison des conditions extrêmes de sa survie, la société humaine est principalement vue à travers ses éléments militaires (la plupart des personnages principaux font partie de l’équipage du vaisseau de combat), la série n’oublie pas la société civile : l’humanité dispose d’un gouvernement et sa présidente (interprétée par Mary McDonnell) reste jusqu’au bout un élément fondamental de la fiction, jamais rejetée au second plan, jamais méprisée. Battlestar Galactica, sans doute l’une des meilleures séries de science-fiction de l’histoire de la télévision, a réussi à réunir un public qui ne s’intéressait pas vraiment jusque-là aux space operas, un peu à la manière de ce que fait actuellement Game of Thrones pour la fantasy, et cela sans jamais dévoyer ses composantes politiques : réflexion sur la gouvernance des êtres vivants, sur l’identité et l’altérité, sur la responsabilité des individus au sein d’une société.
 

 

visuel black mirror

Black Mirror © Netflix


 

Black Mirror ou la tyrannie de la technologie

De sa première à sa dernière image, Battlestar Galactica est parcourue par une certaine crainte de la technologie, et plus précisément lorsque celle-ci échappe au contrôle de l’humanité. Une autre série récente travaille les mêmes thèmes : l’anthologie Black Mirror, qui n’a plus rien d’un space opera comme les séries dont nous parlions jusqu’à présent, mais tient davantage d’un autre genre à part entière de la science-fiction : l’anticipation.
 
Prenez la société actuelle, l’état de l’humanité telle que nous la connaissons, choisissez un fil qui en dépasse et tirez dessus pour voir ce qui se passe. Généralement, l’humanité se défait, toute ou partie. Charlie Brooker et ses co-scénaristes ont choisi leur cible de prédilection : les technologies de la communication et des médias. Épisode après épisode, ils en dissèquent les dérives potentielles : « qu’est-ce que pourrait bien arriver si… » Si un ours virtuel se présentait aux élections, si l’on pouvait faire le deuil de son mari dans les bras d’un clone doté d’une intelligence artificielle, si l’on avait accès à tout moment à la totalité de nos souvenirs passés… Chaque épisode de Black Mirror se passe dans un monde différent du nôtre, qui en a de toute évidence dérivé mais qui n’en diffère finalement pas tant que cela. Comme dans toutes les dystopies, il suffit d’un détail qui évolue différemment, d’une pratique qui se modifie, d’une invention que l’on ne parvient pas à contrôler, et l’humanité bascule dans un futur alternatif au nôtre – et fort peu souhaitable. La fiction sert bien de laboratoire, et chacune des expériences menées touche au politique et au vivre-ensemble, même si elles sont racontées sous la forme d’aventures individuelles.
 

 

visuel section zéro

Section Zéro © Canal +


 

Section 0 et Trepalium : l’exception française ?

Deux séries françaises se sont récemment essayées à la science-fiction plus ou moins politique : Section 0 et Trepalium. Leur échec critique commun tient moins à leurs propos sous-jacents qu’à des maladresses, plus ou moins regrettables, dans leur écriture ou leur production. Toutes deux présentent aussi des visions dystopiques très proches de la société à venir, fondées sur une stricte ségrégation économico-sociale, et leur dynamique repose au moins en partie sur les conséquences d’une rencontre entre deux communautés qui auraient dû rester parfaitement étanches.
 
On peut regretter l’esthétique « Mad Max s’invite dans Braquo » de Section 0, tout comme on peut légitimement passer à côté de Trepalium à cause de sa mise en scène excessivement statique… Pourtant, on ne peut oublier que ces deux séries d’anticipation questionnent, chacune à leur manière maladroite, la même chose : les conséquences d’un capitalisme libéral poussé à ses extrémités les plus absurdes, l’incapacité des hommes à maintenir une organisation garantissant l’égalité de tous ses membres (sans même parler de la fraternité et de la solidarité, qui ne survivent qu’à travers des actions isolées, d’homme à homme, des décisions personnelles expressément éloignées de toute action politique – celles-ci étant généralement, dans ces fictions, uniquement là pour tenter de conserver à tout prix le statu quo).
 
Qu’on juge ou non ces deux séries comme des échecs, il serait catastrophique que le mauvais accueil qui leur a été réservé sonne le glas de la fiction d’anticipation ou de science-fiction à la télévision française… Genres extrêmement stimulants dès qu’on évoque leurs sous-textes politiques, ils sont déjà largement sous-représentés sur nos petits écrans (à la différence d’autres genres issus de la culture populaire dont les dérivés cathodiques pullulent, comme le polar, le thriller ou même le roman historique), tandis que leur bonne santé en librairie prouve que la France dispose à la fois d’un vivier de bons auteurs et d’un public amoureux du genre.
 

 

visuel trepalium

Trepalium © Arte


 

 
Pour aller plus loin :
► Martin Winckler, Les Miroirs de la vie : Histoire des séries américaines, éditions Le Passage, 2002.
► Martin Winckler et al., Les Miroirs obscurs : Grandes séries américaines d’aujourd’hui, Le Diable Vauvert, 2005
► Ursula K. Le Guin, Le Langage de la nuit : Essais sur la science-fiction et la fantasy, traduit par Francis Guévrement, Aux Forges de Vulcain, 2017
 

 

 

 
visuel chroniqueur Benjamin Fau

 

Né en 1977, Benjamin Fau écrit sur la musique, la littérature et les séries télé depuis le début des années 2000. Spécialiste des médias et membre de l’Association des critiques de séries, il est également écrivain, traducteur et musicien. En 2011, il publie avec Nils C. Ahl le Dictionnaire des Séries Télévisées, dont une édition mise à jour et augmentée est parue en octobre 2016. Lorsqu’il traîne sur Twitter, c’est ici : @benjaminfau