Benjamin Fau 10/05/2017

 

Chronique Politique et séries, année d’élections – neuvième et dernier épisode

 

Voici déjà venu le dernier épisode de notre revue (forcément incomplète) des séries politiques au sens large, et il est temps de s’attarder sur qui se passe à la télévision américaine dans les années 2000 et 2010 : le pays de Walt Disney, de Michael Bay et des Gardiens de la Galaxie regarde-t-il sa société en face, ou se cache-t-il, comme on l’imagine trop souvent, derrière les plaisirs éphémères de l’entertainment à tout prix ? Gros plan sur deux ou trois séries résolument sociales, politiques, et modernes.

 

Il y a des atomes de politique dispersés un peu partout dans les séries télévisées – comme dans tous les genres de récits, d’ailleurs. Pour peu qu’on s’en donne la peine, on en retrouve dans les comédies, dans la science-fiction, la fantasy, les dramas familiaux, les fresques historiques… Pourtant, elle n’est que rarement abordée de manière frontale, et la télévision ne montre que rarement la politique en action. Plus largement, elle aborde peu la critique sociale et s’attache peu au réalisme documentaire. Cependant, depuis les années 2000, plusieurs fictions, dérivées pour la plupart des séries policières, se sont directement attaquées à des problématiques bien plus larges et ambitieuses que l’immense majorité de leurs consœurs. Si l’on part du principe que décrire le réel, qu’interroger le fonctionnement de la société contemporaine, est un acte politique, on comprend vite que montrer des politiciens en train de faire de la politique n’est pas le seul moyen d’invoquer celle-ci dans une fiction. Montrer la ville moderne, ses communautés, ses habitants, leurs rapports et leurs conflits, chercher la vérité des sociétés humaines à travers ses dysfonctionnements et les efforts faits par certains pour y remédier, c’est aussi une forme de politique du réel. Et parfois même en prime time.

 

The Wire : « This’ America, man »


 
The Wire (« Sur écoute » en V.F.) jouit d’une réputation à double tranchant : celle de, à peu de choses près, « meilleure série de tous les temps ». C’est en effet une série chouchoute des critiques, des universitaires, des journalistes et d’une partie des spectateurs de la « génération HBO » (de fait, quand il nous avait été demandé de sélectionner les « 101 meilleures séries », le critique de séries Nils Ahl et moi-même l’avions placé tout en haut de notre classement, sans trop de débat ni d’hésitations). Il y a dans cette élection une part de subjectivité (comme dans toute élection, soit dit en passant), mais aussi une part d’objectivité : si aucune série n’a été, à ce jour, plus décortiquée, analysée, passée au crible – y compris par des auteurs n’appartenant pas, à l’origine, au domaine de la critique série – c’est sans aucun doute parce qu’il s’agit d’une des séries les plus ambitieuses et les plus riches de l’histoire de la télévision. Sans compter qu’elle témoigne, comme toutes les séries de David Simon, son auteur, d’une véritable démarche politique : celle qui consiste à essayer d’atteindre à travers la fiction un véritable discours sur le monde réel et la société, en alliant efficacité dramatique et précision documentaire.

 
Journaliste de formation, David Simon a passé douze ans à couvrir les faits divers pour le journal Baltimore Sun, dont une année en immersion au sein de la brigade criminelle de Baltimore. Il a tiré de cette expérience au plus proche du terrain deux livres qui ont chacun été adaptés à la télévision : l’un dans la minisérie radicalement documentaire The Corner (HBO, 2000), l’autre dans le copshow très romanesque Homicides (NBC, 1993-1999). The Wire, qui débute sur HBO en 2002, est une sorte de synthèse de ses expériences précédentes : une série policière mutante, chorale et brutalement réaliste autant qu’artistiquement ciselée. Son point de départ (une équipe d’enquêteurs de la police de Baltimore sans trop de moyens se lancent sur la piste de trafiquants de drogue) n’est qu’un prétexte pour explorer en profondeur ce qui constitue le véritable personnage principal de la série : la ville de Baltimore elle-même. Ce que Simon veut exposer tout au long des cinq saisons de The Wire, ce n’est pas simplement le fonctionnement de la criminalité organisée dans une ville de la côte Est des États-Unis, mais le système global qui relie chaque habitant, chaque acteur social – bref, mettre à nu la Polis, la « cité » au sens grec.
 

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The Wire © HBO

Chaque saison de The Wire, prise individuellement, est centrée sur une problématique politique et sociale précise : la première est certainement la plus proche d’une série policière classique, et s’attache aux organisations criminelles et policières proprement dites, leurs hiérarchies, leurs fonctionnements internes ; la seconde prend pour cadre le port de Baltimore et rend compte de la tragique déliquescence de la classe ouvrière américaine, trahie tant par les gouvernants que par des syndicats corrompus ; la troisième est la plus immédiatement politique, notamment grâce au personnage de Tommy Carcetti, candidat blanc à la mairie de Baltimore (puis maire), merveilleusement ambivalent et balloté de ses idéaux politiques à la dure réalité (celle des chiffres, mais aussi celles des aspirations de ses électeurs comme de ses confrères) comme de Charybde en Scylla ; la quatrième s’intéresse au fonctionnement (et surtout aux dysfonctionnements) du système éducatif, et la cinquième au rôle des médias jetés au beau milieu de tout cela, avec leurs propres impératifs.

 

visuel the wire

The Wire © HBO


Le constat que dresse The Wire est celui d’une société nécrosée, étouffante, qui condamne ses membres les plus défavorisés et protège les plus riches : une mise en accusation en règle d’un rêve américain perverti jusqu’au trognon. Alliant le meilleur des séries policières à une fresque sociale d’un réalisme et d’une puissance métaphorique incomparables, c’est un brûlot politique toujours d’actualité dissimulé sous les atours d’un copshow choral, un cas unique de fresque politique et sociale à la télévision, une vision du monde transcrite sur le petit écran sous la forme d’une série à l’ambition et à l’ampleur romanesque rares. Un tournant dans la carrière de son auteur, certes, mais absolument pas un point final, ni même un accomplissement, David Simon continuant depuis de creuser le même sillon.

 
 

Show Me A Hero : « Montrez-moi un héros et je vous écrirai une tragédie. »


 
Sans jamais s’appesantir sur le propos, donner de leçon ou même délivrer de message explicite, toutes les séries de David Simon post-The Wire sont politiques, ou, disons, peuvent être lues de manière politique. Toutes essayent, chacune à leur façon, de décortiquer les mécanismes en jeu dans une certaine communauté, et les jeux de pouvoir psychologiques qui les sous-tendent. Generation Kill (HBO, 2008) s’attache à des journalistes embarqués aux côtés des forces américaines en route vers Bagdad lors de la seconde Guerre du Golfe, et tente entre autres de mettre au jour les articulations de la « chaîne de commande » et le fonctionnement de la logique hiérarchique confrontée à l’absurde de la guerre. Treme (HBO, 2010-2013) dresse le portrait de la Nouvelle-Orléans en reconstruction après le passage de l’ouragan Katrina à travers une poignée d’habitants réunis par un amour commun pour leur ville et pour la musique – une communauté, encore, avec ses conflits et ses bonheurs partagés. Mais le propos de David Simon n’a sans doute jamais été aussi ouvertement politique que dans Show Me A Hero (HBO, 2015), au beau titre emprunté à Francis Scott Fitzgerald. Cette fois, c’est le travail politique proprement dit, et les rapports qu’entretiennent, pour le meilleur ou le pire, les hommes politiques avec la population de leur(s) communauté(s) qui sont au centre du récit.
 

visuel show me a hero

Show me a hero © HBO


Au début des années 80, un jeune maire de 28 ans, Nick Wasicsko, est élu dans la petite ville de Yonkers, près de New York. Auréolé de ses promesses de campagne et les idéaux encore verts, il se retrouve vite confronté à une décision de justice qui va changer son mandat en tragédie : des logements sociaux doivent être construits dans un quartier historiquement occupé par la classe moyenne blanche. Une « cité », ou plutôt un « project », comme on dit aux États-Unis. Son prédécesseur avait laissé traîner le dossier ; lui en avait fait un argument électoral, et le voilà au pied du mur. Mais le rejet de la population locale se révèle aussi violent que radical, dans une effarante explosion de racisme larvé. Si la descente aux enfers politiques du maire Wasicsko est au centre du récit, Simon utilise ici comme auparavant toutes les ressources du récit choral, en articulant sa minisérie entre plusieurs autres points de vue, notamment ceux deux Afro-Américaines, une Latino et une Blanche opposante résolue au projet. À chaque personnage, son angle de vision, son expérience, ses convictions, ses sentiments.
 
visuel show me a hero

Show me a hero © HBO


Inspirée de faits réels, Show Me A Hero rappelle ce qu’aurait pu donner la trajectoire d’un Carcetti (The Wire) qui n’aurait accepté aucune concession. La minisérie de David Simon a, enfin, une qualité rare : elle met en lumière de manière quasi documentaire, mais sans jamais être trop démonstrative, ce que la politique doit aux sentiments humains. Car de chaque côté de la barrière, c’est toujours de sentiments qu’il s’agit, bien plus que de raison : la peur, l’espoir, la foi dans le progrès ou la crainte de l’avenir, le racisme, la solidarité. Les interactions complexes entre les êtres et leurs sentiments sont le tissu de la vie politique, trop souvent ramenée à une bataille de (très) gros egos dans des fictions finalement trop simplistes. Et ne croyez pas que les enjeux de Show Me A Hero ne sont plus d’actualité : plus près de nous, dans l’espace et le temps, rappelez-vous des réactions des riverains du XVIe arrondissement de Paris à l’annonce de la construction d’un centre d’hébergement pour SDF dans leur quartier ! Bien sûr, les séries de David Simon sont peut-être plus complexes que la moyenne, plus exigeantes. Mais leur romanesque nous emporte autant que leur intelligence, et il fait peu de doute que Simon soit un auteur majeur de la télévision américaine contemporaine (et peut-être même au-delà).

 
 

American Crime : Un crime en Amérique – Le crime de l’Amérique


 
Depuis The Corner, les séries de David Simon sont toutes diffusées sur HBO, une chaîne du câble payant (un peu l’équivalent U.S. de notre Canal +) : leur propos social et politique ne pourrait peut-être pas être le même sur un des grands networks, qui doivent s’adresser au plus grand nombre et imposent à leurs fictions un formatage castrateur. Et pourtant…
 

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American Crime © ABC

Lancée en 2015 sur ABC, le plus traditionnellement « familial » des networks, American Crime (à ne pas confondre avec American Crime Story, qui dépeint des faits divers réels et fameux) a réussi en deux saisons (la troisième est en cours) à s’imposer comme un drama policier (et judiciaire) majeur, sans doute le seul héritier contemporain de The Wire. Si le point de départ de chaque saison (indépendante des autres) est un crime, ce n’est pas l’enquête qui est mise en avant, mais l’impact sur les vies de ceux qui s’y retrouvent impliqués, ainsi que ce que le crime révèle de la société américaine. À travers trois moteurs narratifs successifs (un meurtre apparemment crapuleux au sein d’une famille blanche bien sous tous rapports dans la première saison, une fac privée bouleversée de fond en comble par les accusations d’agressions sexuelles portées par un étudiant contre ses condisciples dans la deuxième, le parcours tragique d’un immigré clandestin mexicain dans la troisième), American Crime dresse le tableau de la société américaine au moment où tout bascule, où le fragile équilibre des pouvoirs se rompt : son titre pourrait être aussi bien compris comme « un crime en Amérique » que comme « un crime de l’Amérique ».
 
Un peu à la manière de The Wire, chaque saison s’attaque à un système en place dans la société américaine : le système judiciaire, puis celui éducatif. Pour que le réquisitoire soit convaincant, il faut évidemment qu’en plus d’un sens de la dramaturgie aiguisé (et de fait, American Crime se regarde comme un excellent hyperfeuilleton contemporain), ses auteurs témoignent d’un sens documentaire développé, ce qui est heureusement le cas. American Crime se retrouve ainsi à la croisée des genres : critique sociale réaliste, réquisitoire politique, suspense policier, thriller psychologique. Comme souvent, lorsqu’il s’agit de faire avancer leur artisanat, pour ne pas dire leur art, les auteurs de séries télévisées mélangent des éléments préexistants, expérimentent, jouent aux apprentis chimistes de la dramaturgie, et parfois le miracle opère : American Crime est de la trempe de ces miracles.
 

visuel american crime

American Crime © ABC

 
 

Depuis les années 2000 jusqu’à nos jours, la télévision américaine trouve donc régulièrement le moyen de faire œuvre politique en exposant, à travers certaines de ses séries les plus ambitieuses, les failles et les travers de son système et de sa société. Au-delà des « dramas » strictement politiques (au sens de la politikè grecque : la pratique d’hommes et de femmes au sein des institutions) souvent obligés de faire de leurs personnages des êtres hors du commun, pour le meilleur et pour le pire, puisque leur crédibilité est affaiblie au profit de leur dramaturgie (on pense ici à Boss ou à House of Cards); chaînes du câble comme networks ont proposé, avec un succès critique constant, des fictions métissées, dramatiques, policières ou judiciaires autant que sociales et politiques – au sens, cette fois, de la politeia grecque, le fonctionnement de la communauté, du groupe social.
 
Face à la real politik du divertissement, un certain nombre de créateurs sont parvenus à faire entendre des voix nouvelles, et à ouvrir des voies inédites, grâce à une « politique du réel » qui considère le média télévisuel comme un média adulte, capable de produire des œuvres à multiples niveaux de lecture, rendant compte du réel dans ce qu’il a de plus intimement politique – intrications complexes des rapports sociaux, des rapports de pouvoir, des sentiments humains également. La politique, comme nous avons essayé de le montrer ces derniers mois, se cache partout – tout est politique, dès que cela implique plusieurs êtres humains organisés en groupe ou en communauté. Pour peu qu’auteurs et décideurs fassent confiance à l’intelligence de leurs spectateurs, il y a certainement encore beaucoup à raconter (et à découvrir) sur le sujet.
 
On parie ?
La réponse, très bientôt, sur vos écrans.

 
 

 

 
visuel chroniqueur Benjamin Fau

 

Né en 1977, Benjamin Fau écrit sur la musique, la littérature et les séries télé depuis le début des années 2000. Spécialiste des médias et membre de l’Association des critiques de séries, il est également écrivain, traducteur et musicien. En 2011, il publie avec Nils C. Ahl le Dictionnaire des Séries Télévisées, dont une édition mise à jour et augmentée est parue en octobre 2016. Lorsqu’il traîne sur Twitter, c’est ici : @benjaminfau