Benjamin Fau 01/03/2017

 

Chronique Politique et séries télé, année d’élections – cinquième épisode

 

 

Quand une fonction incarne tellement d’enjeux et de fantasmes que celle de Président de la République, il est tout naturel que les fictions s’en emparent : en un peu moins de 20 ans, la figure présidentielle dans les séries télé a connu des traitements diamétralement opposés, et son évolution à l’écran n’est peut-être pas innocente… Illustration à travers trois personnalités présidentielles mémorables des séries américaines contemporaines.
 

En France comme aux États-Unis (1), s’il est une figure qui incarne la politique dans les fictions, c’est bien celle du Président de la République. À ceci près que, tandis qu’en France, au moins jusqu’à ces dernières années, celui-ci reste généralement dans l’ombre (ou fait l’objet d’un traitement comique ou caricatural, comme ces cohortes d’imitations de De Gaulle, Mitterrand ou Chirac qui peuplent les comédies populaires au cinéma), c’est aux États-Unis une figure centrale de l’imaginaire collectif. Longtemps incarnation de la nation, personnage d’envergure presque mythologique, objet de fascination, de fantasme (et de beaucoup de plus ou moins bons récits), cette figure du « Président des États-Unis » a connu, dans le monde réel, un certain nombre de sérieux accrocs – de Nixon et le scandale du Watergate aux errances angoissantes de l’actuel locataire du Bureau ovale, en passant par les mensonges de Bill Clinton dans l’affaire Monica Lewinski.

 

 

visuel a la maison blanche

© NBC

La fiction télévisée a, comme naturellement, suivi cette démystification progressive de la principale personnalité politique du pays. Le Président des États-Unis est désormais une figure familière du petit écran, mais on peut lui reconnaître au moins trois facettes distinctes, pour ne pas dire trois visages, parfois conjugués mais souvent opposés : celui du guide intellectuel et spirituel de la Nation, celui du défenseur des valeurs et de l’intégrité de celle-ci, et enfin celui de l’arriviste amoral prêt à tout pour parvenir à ce qui ressemble, au moins de l’extérieur, à un pouvoir suprême.

 

 

Le Président éclairé : Josiah Bartlet – À la Maison-Blanche

L’hagiographie bâtie autour de John F. Kennedy résonne de la mythologie arthurienne : on y retrouve la Table Ronde ou Avalon, dans un parallèle assez peu finaud avec le roi Arthur. Dans À la Maison-Blanche, Jed Bartlet (Martin Sheen) a gardé quelque chose de cette filiation : il gouverne, mais guidé avant tout par un humanisme culturel et spirituel qui dépasse le domaine strictement politique. Nous voudrions, pour nous gouverner, nous « guider », le meilleur d’entre nous. Quelqu’un qui incarnerait à la fois nos contradictions profondes et le meilleur de notre culture et de notre pensée. Fidèle en amour comme en amitié, attaché à ses terres familiales du New Hampshire, mais aussi prix Nobel d’Économie et capable de citer ses humanités en latin dans le texte, Bartlet oscille sans cesse entre autorité et capacité de concertation, entre force de conviction et adaptabilité face aux aléas du réel qui mettent souvent à mal son idéalisme latent. Sans parler de son incroyable charisme, qui doit autant au verbe de son auteur, Aaron Sorkin, qu’à l’incarnation de son acteur, Martin Sheen…

 

 

visuel a la maison blanche

©NBC

Les qualités qui font de Jed Bartlet un « bon » président des États-Unis sont essentiellement humaines : sa compassion, son amour des siens qui n’éclipse jamais son amour de l’humanité tout entière, y compris dans ses marges les plus défavorisées, ou encore son savoir éclairé. Comme n’importe qui, il lui arrive de mentir (sur sa santé – les scénaristes ont depuis avoué s’être inspirés du silence qui avait entouré le cancer de François Mitterrand en France), et de se tromper. Mais il parle avec son cœur, et emporte la conviction – et au moins des victoires partielles face à la dureté des faits – grâce à l’alliance de sa sincérité et sa culture. Ce qui démontre qu’ici encore, les États-Unis (qui s’intéressent, rappelons-le, très peu à la politique fédérale – la participation aux élections présidentielles n’y dépasse pas 50 %, tandis qu’une participation de 75 % serait perçue comme faible en France) élisent un homme, une personnalité, un verbe avant tout. Ce sont des qualités humaines exceptionnelles qui rendent ce « Président éclairé » digne d’être élu.

 

 

visuel a la maison blanche

© NBC

 

Le Président inflexible : David Palmer – 24 Heures Chrono

De la même manière qu’À la Maison-Blanche, souvent présentée comme le véhicule promotionnel de l’administration Clinton, 24 Heures Chrono a subi un traitement caricatural – et comme toute caricature, non dénué de fondement – en étant accusée d’être la vitrine anxiogène de la politique de l’administration George W. Bush. Si son personnage principal, le marmoréen autant qu’ultra-violent Jack Bauer, rappelle bien les pires heures des fictions va-t’en-guerre de la Cannon dans les années 80, reflets idéologiques à peine déformés des slogans de Ronald Reagan (« America is back ! », ça ne vous rappelle rien ? De beaucoup plus récent, tout aussi factuellement absurde, mais tout aussi approuvé dans les urnes ?), ses personnages secondaires, et en particulier les différents présidents que sert notre héros au fil des dix saisons de la série, sont beaucoup plus intéressants.

 

 

visuel 24h chrono

© Fox

Noir et démocrate, David Palmer (candidat, puis président, puis assassiné) est à première vue très loin du président W. Bush, même si l’on admet qu’il puisse en représenter une version très idéalisée. Ce qu’il partage avec lui, cependant, c’est sa position de chef des opérations d’un pays attaqué et en état d’alerte, comme l’étaient les États-Unis après les attentats du 11 Septembre. Palmer incarne toutes les qualités que l’on peut demander à un dirigeant en pareille situation : attaché aux valeurs de la démocratie, mais inflexible face à l’adversité, capable de prendre rapidement – généralement d’instinct, mais en sachant écouter les conseils de son équipe – les meilleures décisions possibles pour le bien de son pays. Sa couleur de peau ou son obédience politique s’effacent derrière la mythologie qu’il incarne, celle du défenseur du peuple américain, du dernier rempart.

 

 

visuel 24h chrono

© Fox

La droiture, la force de caractère et l’intégrité morale dont fait preuve Palmer durant quatre saisons sont exactement ce qu’il manque aux autres présidents ayant joué des rôles de premier plan dans la série. Dans les dernières saisons, Wayne Palmer et Allison Taylor commettent tous les deux des erreurs fatales en raison de leurs hésitations ou de leur propension plus ou moins forte aux compromis, voire aux compromissions (ce n’est pas étonnant : dès leur apparition, ils sont caractérisés l’un comme le petit frère de David Palmer, l’autre comme une femme…). Mais c’est surtout le personnage de Charles Logan qui reste dans les mémoire : sorte de jumeau maléfique de David Palmer, il est dépourvu de toutes les qualités attribuées à celui-ci (et se révèle aussi faible que malfaisant), incapable de démontrer la moindre force de caractère tant face aux pressions extérieures (lobbys, organisations criminelles…) qu’aux problèmes rencontrés par sa propre famille. Dans l’imaginaire états-unien, Logan renvoie sans aucun doute au souvenir encore vivace de Richard Nixon, symbole contemporain de la déchéance de la fonction présidentielle (la ressemblance physique de son interprète, Gregory Itzin, avec l’ancien acteur du scandale du Watergate ne fait que confirmer cette impression). Il trahit son pays en rompant son serment d’être ce bouclier de la nation qu’avait parfaitement incarné Palmer.

 

 

visuel 24h chrono

© Fox

Tandis que Jed Bartlet incarnait une certaine volonté idéaliste de défendre un modèle américain progressiste et humaniste, les présidents de 24 Heures Chrono incarnent, chacun à leur manière, la défense de leur pays face aux agressions extérieures. On peut y voir, sans prendre trop de risques, un signe du temps. Un dernier palier reste à franchir : celui de l’immoralité et de l’égoïsme assumé.

 

 

Le Président cynique : Franck Underwood – House of Cards

Franck Underwood est un homme politique remarquable dès qu’il s’agit d’acquérir et de conserver le pouvoir. Mû par une implacable volonté de vengeance, il parvient à se faire élire à la Présidence des États-Unis et doit tenir les rênes du pays dans des contextes intérieurs comme extérieurs difficiles, tout en assouvissant sa soif de pouvoir personnel. Ah, aussi : Franck Underwood est un criminel psychopathe incapable de la moindre empathie – sans même parler de compassion. House of Cards est une sorte de Breaking Bad de la série politique, un des meilleurs exemples des séries noires contemporaines mettant en scène des personnages à l’âme sombre et torturée. C’est aussi un pari un peu fou : faire accepter que les États-Unis soient dirigés par un criminel. Ni par un guide comme Jed Bartlet ni comme un protecteur comme David Palmer : par un criminel psychopathe.

 

 

visuel house of cards

© Netflix

Au-delà du personnage principal, c’est le rêve américain tout entier qui est foulé aux pieds et traîné dans la boue : toutes les valeurs qu’il véhiculait (le travail, la persévérance, la solidarité, le mérite individuel, etc.) sont niées, oblitérées. Ne reste plus qu’un paysage dépourvu d’humanité et de morale, une société désespérée et dont le seul moteur semble être la soif de pouvoir personnel sur autrui. House of Cards n’essaye plus d’expliquer quoi que ce soit à son spectateur, ni même de lui montrer autre chose que la corruption profonde de la psyché de ses personnages principaux, qui rejaillit sur la société entière. La série aborde bien des problématiques de politique internationale, mais ce n’est que superficiellement, et de manière à mettre en lumière les déchirures grandissantes du couple présidentiel. La politique intérieure du pays n’est là qu’en toile de fond des luttes de pouvoir. House of Cards est sans doute, sur tous ces sujets, très bien documentée, et il s’en dégage effectivement une atmosphère de réalisme accablant, mais tout y est au service de la destinée tragique de Franck et Claire Underwood. On est indubitablement dans le Royaume du Danemark d’Hamlet ou dans celui d’Angleterre de Richard III, peintures d’un autre temps et d’autres cercles politiques. Un point commun ? Le mépris conquérant de la démocratie, voire de la fraternité la plus élémentaire, et une vision de la vie humaine comme champ de bataille et de conquête d’autrui.

 

 

visuel house of cards

© Netflix

On ne sait pas encore où les scénaristes de House of Cards entendent mener leurs antihéros (la saison 5 est annoncée pour le 30 mai prochain), mais il est peu probable que la vision du monde qui sous-tend la série soit radicalement modifiée à l’approche de sa fin. Il est symptomatique de l’époque qu’un personnage comme Franck Underwood ait seulement pu naître : le repli sur soi des pays comme des personnes et des communautés, la défiance grandissante envers les élites, le désenchantement envers les institutions représentatives, une certaine perte de confiance généralisée conduisant à la radicalisation de l’individualisme, tout cela accompagne autant nos journaux télévisés que nos fictions.

 

 

visuel house of cards

© Netflix


 

 

(1) Deux régimes présidentiels, et qui ne s’appellent donc pas ainsi par hasard. La représentation des représentants et surtout des dirigeants politiques est assez différente dans une monarchie parlementaire comme le Royaume-Uni. Une très bonne série récente, The Crown (Netflix, 2016), en s’intéressant aux relations souvent tendues entre la Reine Élisabeth II et ses Premiers Ministres successifs, le montre assez bien.
 

 

 

 
visuel chroniqueur Benjamin Fau

 

Né en 1977, Benjamin Fau écrit sur la musique, la littérature et les séries télé depuis le début des années 2000. Spécialiste des médias et membre de l’Association des critiques de séries, il est également écrivain, traducteur et musicien. En 2011, il publie avec Nils C. Ahl le Dictionnaire des Séries Télévisées, dont une édition mise à jour et augmentée est parue en octobre 2016. Lorsqu’il traîne sur Twitter, c’est ici : @benjaminfau