Oriane Hurard 02/11/2016

 

Parmi les nouveautés de la rentrée sur HBO, une petite série que personne n’attendait vraiment est apparue aux côtés de la grandiloquente Westworld et de la pâlichonne Divorce. Insecure, c’est son nom, apparaît comme l’une des possibles héritières de Girls.

 

 

Comme Girls, Insecure est portée par une femme couteau-suisse : Issa Rae est à la fois créatrice, actrice et principale inspiration de son show. Comme Hannah Horvath, Issa a en apparence tout pour être heureuse mais a de gros problèmes de confiance en elle. La comparaison s’arrête là, car Issa est une femme noire qui vit à Los Angeles.

 

 

© HBO

© HBO

 

 

Insecure se positionne dans la tendance autobiographique des « dramédies » de cette rentrée, incarnées par des personnalités hautes en couleur, souvent issues de la scène ou du stand up, incarnant eux-mêmes leurs héros. Que ce soit Tig Notaro dans One Mississippi (Amazon) ou encore Pamela Adlon dans Better things (FX) ou dans une moindre mesure Donald Glover dans Atlanta (FX, encore), la tendance est à l’autofiction, au brouillage des lignes entre réalité et fiction.

 

 

© Amazon Studios / © FX / © FX

© Amazon Studios / © FX / © FX

 

 

Awkward Black Girl, carton du web

 

Mais Insecure n’est pas le simple produit d’une mode ; tout démarre sur le web en 2011, avec une websérie intitulée The Misadventures of a Awkward Black Girl.

Issa Rae lance la websérie pendant ses études de cinéma, se mettant elle-même en scène sans forcément accepter totalement l’autofiction (dans la websérie, son personnage se prénomme « J ») mais la genèse d’Insecure est là.
Épisode 1 Awkward Black Girl

 

Vingt-quatre épisodes plus tard, une campagne Kickstarter réussie, auréolée de nombreux prix dans les festivals, The Misadventures of a Awkward Black Girl est devenue l’une des webséries les plus reconnues de la courte histoire du genre. On reconnaît d’ailleurs là des similitudes avec le parcours de la série High Maintenance, qui a vécu 3 saisons sur le web avant de s’épanouir cet automne sur HBO.

 

 

©  Issa Rae Productions

© Issa Rae Productions

 

 

Issa Rae raconte avoir créé sa websérie pour pallier le manque de représentation des femmes noires dans la fiction télévisée américaine, et notamment dans les premiers rôles. Le web, comme souvent, a servi alors d’espace de liberté, permettant à la websérie de cibler une communauté trop souvent caricaturée ou sous-représentée dans les médias.

Ce qui était vrai en 2011 ne l’est plus forcément aujourd’hui. Même la question de la représentation des minorités reste une vaste question non résolue (et pas seulement outre-Atlantique), depuis, la force tranquille de Shonda Rhimes et de ses séries comme Scandal ou How to get away with murder ont permis à des actrices afro-américaines de battre le haut du pavé.

 

 

Pourquoi, alors, HBO a-t-elle décidé d’adapter cette websérie en 2016 ?

 

Issa Rae n’est pas que « black ». Comme le titre de la websérie originelle l’indique, elle est aussi et avant tout « awkward », c’est-à-dire bizarre, maladroite, inadaptée à la vie en société, incapable de danser en soirée ou de croiser une collègue dans un couloir de manière naturelle. Elle tente de compenser ses angoisses en rappant face à son miroir – séquences inoubliables qui seront d’ailleurs reprises telles quelles.

 

 

©  Issa Rae Productions

© Issa Rae Productions

 

 

Passée dans le moule télévisuel, la bizarrerie du personnage est légèrement gommée, non pas pour la lisser mais au contraire pour la rendre plus attachante, et donner aussi plus d’aspérité à son caractère.

Le format de 30 minutes offre également plus d’épaisseur aux personnages secondaires, aux proches d’Issa, notamment Molly, sa meilleure amie avocate, ou encore Lawrence, le boyfriend avec qui Issa ne sait plus très bien quoi faire.

L’aspect professionnel, traité dans la websérie de manière très absurde, à la The Office, prend ici un aspect plus nuancé, et surtout s’aventure immédiatement vers un sujet qu’on devine essentiel pour la créatrice : la cohabitation, le vivre-ensemble interracial. Dans la websérie, cette problématique prenait la forme d’une relation amoureuse avec « White Jay ». Dans la série TV, c’est via son environnement de travail qu’elle s’exprime. Issa travaille dans une association qui aide les enfants des quartiers difficiles de Los Angeles. Mais elle ressent parfois la condescendance / commisération chez ses collègues (tous blancs) et, pire, a souvent le sentiment d’avoir été embauchée à cause de sa couleur de peau.

 

 

La femme noire moderne est aujourd’hui décrite dans la fiction comme forte, confiante, sans défauts. Issa ne se retrouve pas forcément dans ce portrait idéalisé et cherche sa place dans une société aux préjugés encore tenaces. Loin des stéréotypes sociaux ou raciaux, la série parvient à dépasser la couleur de peau sans pour autant l’oublier. La websérie The Misadventures of Awkward Black Girl apparaît ainsi comme un parfait prélude à Insecure, une œuvre de jeunesse qui a su convaincre HBO – et nous avec – de faire confiance à Issa Rae.

 

 

Oriane Hurard

 

 

avatar d'Oriane HurardSpécialisée dans le transmedia et les contenus interactifs, Oriane Hurard travaille pour plusieurs festivals (Festival Tous Ecrans, I LOVE TRANSMEDIA, Séries Mania) ainsi que pour des sociétés de production spécialisées dans les nouveaux médias. Elle écrit en dilettante, mais toujours avec passion, pour ARTE, Soap et le blog du Fonds des Médias du Canada à propos des séries TV et des nouvelles écritures. Retrouvez Oriane Hurard sur Twitter @orianehurard