Iris Brey 26/04/2017

 

 
Dans cette image tirée du premier épisode de I Love Dick, la co-créatrice et réalisatrice Jill Soloway met en scène la circulation du désir entre une femme, son partenaire et un objet de désir. Chris écrit une lettre sur son ordinateur à son fantasme, joliment prénommé Dick. Son mari Sylvère, à la lecture de ladite lettre, obtient une érection qu’il exhibe.
 

 

Pulsion créatrice

Adapté de l’œuvre de Chris Kraus, I Love Dick, qui a remporté le prix spécial du jury à Séries Mania, raconte un couple de New Yorkais débarquant à Marfa au Texas. Sylvère y a obtenu une résidence pour penser l’holocauste et l’esthétisme du trauma sous l’égide de Dick, prof et mentor. Dans cette ville utopiste, coupée du monde par le désert, Chris se charge subitement d’une grande énergie sexuelle lorsqu’elle rencontre ce cowboy moderne. Elle va transformer son désir pour un homme qui n’est pas son mari en énergie artistique et se met donc à lui écrire des lettres où elle révèle la cuisante ardeur qui la consomme.
 
Cette scène de lecture sur canapé reformate les sentiers de la narration habituelle puisqu’ici le désir féminin ne provoque pas la Chute. Se plonger dans le fruit défendu ne sera pas un acte destructeur, au contraire il permet la création. Une création qui n’est pas liée au fantasme de procréation. Le fantasme de Dick permet de faire jaillir une œuvre sous les doigts de Chris qui à son tour suscite l’excitation d’un autre homme.
 

 

visuel i love dick

I Love Dick © Amazon

Triangulation du désir

Rares sont les représentations de personnages masculins qui bandent avec une femme grâce à la présence d’une tierce personne, et de plus un homme. La présence de l’autre ne devient pas une jalousie dévastatrice, la masculinité de Sylvère n’est pas remise en question par le désir de Chris pour un autre homme. Au contraire, l’idée de Dick, sous les doigts de Chris, met en place une triangulation du désir qui rapproche le couple.
 
René Girard a théorisé le désir mimétique comme trope dans la littérature romantique en démontrant que le désir entre le sujet et l’objet passe toujours par un « médiateur du désir ». Dans Mensonge Romantique et vérité romanesque, Girard explique : « Emma Bovary ne prendrait pas Rodolphe pour un prince charmant si elle n’imitait pas les héroïnes romantiques. » On retrouve dans l’héroïne de I Love Dick les traces bovariennes d’une femme isolée dans son mariage. Cependant, dans la série de Jill Soloway et Sarah Gubbins, Chris fabrique ce « médiateur du désir ». Elle n’imite pas, elle invente. L’héroïne au XXIème siècle dans les séries est enfin un personnage actif dont le désir sexuel n’a pas besoin d’être puni.
 

 

D’un manifeste féministe à une œuvre queer

L’écriture de cette lettre à Dick transforme un acte masturbatoire (Chris écrit premièrement pour se soulager) en une démultiplication du désir. Les lettres, d’abord conçues comme journal intime, par leur énonciation deviennent inclusives. Non seulement Sylvère renoue avec Chris sexuellement, mais, dans l’épisode suivant, le vol des lettres et leur lecture par Devon (une jeune dramaturge queer) génère une nouvelle pulsion créatrice et sexuelle. Devon veut transformer les écrits en pièce de théâtre et cela provoque une tension sexuelle entre elle et une comédienne.
 
Le livre de 1997 de Chris Chraus était un texte féministe où l’auteure proclamait le besoin de transcender l’expérience féminine personnelle en sujet d’un art universel et énonçait son désir sexuel et sa monstruosité (« I aim to be a female monster too » p. 218). La série retranscrit parfaitement le manifeste féministe mais va encore plus loin. La création du personnage de Devon permet de ne pas essentialiser le désir féminin et de lui donner plusieurs facettes.
 
Cette démultiplication se retrouve aussi dans la citation d’autres œuvres de femmes quand la série insère des images de films (comme Je, tu, il, elle de Chantal Akerman) dans sa narration. Ce geste, inclusif lui aussi, d’un côté place la série dans une lignée d’œuvres crées par des femme et de l’autre joue sur la volonté de façonner une série protéiforme, aux visages multiples et à la représentation d’un désir qui ne peut être homogène et contenu. Cette circulation de l’excitation et de la création, comme une vague, font de cette série une œuvre résolument queer. Comme cette chaleur magnétique qui se propage entre les personnages, I Love Dick est une série orgasmique qui ondule longuement dans nos corps et notre imaginaire.
 

 

 

 
Iris BreyIris Brey est spécialiste de la représentation du genre au cinéma et dans les séries. Elle collabore aux revues Cinemateaser et Soap ainsi qu’aux sites Les Inrocks, Le Deuxième Regard et Cheek Magazine. Elle participe à l’émission de France Culture La Dispute. Elle donne lors de l’édition 2015 du Festival Séries Mania une conférence sur la sexualité féminine dans les séries, sujet sur lequel elle écrit son premier livre Sex & the Series paru aux éditions Soap en avril 2016.

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