Oriane Hurard 10/02/2016

 

Cette semaine, une nouvelle inattendue a réveillé le petit monde des sériephiles : sans aucune publicité et sans diffuseur, Louis C.K. a mis en ligne, discrètement sur son site, le premier épisode d’une série intitulée Horace and Pete, avec, entre autres, Steve Buscemi et Edie Falco. Avec la mise en parenthèses de son chef d’œuvre Louie et seulement quelques semaines après le lancement de Baskets, sa nouvelle série produite pour FX avec Zach Galifianakis, la chose a de quoi surprendre, d’autant plus que personne n’en avait entendu parler. Certains médias, parmi lesquels Télérama ou Konbini, ont choisi de qualifier Horace and Pete de « websérie ». Ce qui, vous vous en doutez, nous a aussitôt interpellés.

 

© site web de Louis C.K

© site web de Louis C.K

 

Ceci n’est pas une pipe

Tout d’abord, évacuons la question de terminologie. Horace and Pete est bien une « websérie » au sens strict du terme, définie par son mode de diffusion, en opposition à la série télévisée. Ce que, même si elle reprend beaucoup des codes de la sitcom classique – multi-caméra, guests issus de la télévision, décor quasi unique où il ne manque plus que les rires enregistrés - Horace and Pete n’est assurément pas !

Mais si une série se définit avant tout par son support de diffusion, quid de House of Cards, Transparent, Casual, The Man in the High Castle et toutes ces autres séries produites, diffusées par Netflix, Amazon et consorts – que l’on n’a jamais vraiment songé à qualifier de webséries ? Une série diffusée uniquement sur le web, mais avec les moyens et la forme d’une série « broadcast », est-elle encore une websérie ? Celle-ci aurait-elle conquis le monde sans que l’on ne s’en aperçoive ?

 

©Louis C.K

©Louis C.K

 

Plus c’est long, plus c’est bon ?

D’une durée de 67 minutes (le deuxième épisode n’en fait plus « que » 51), ce premier épisode inaugure un format atypique, ne répondant ni aux standards de la télévision, ni à ceux du web, où la forme courte a habituellement les honneurs.

Faut-il, alors, imposer une durée maximale aux épisodes d’une websérie, comme c’est la cas pour le cinéma ? En France, selon le CNC (le Centre National du Cinéma) un court-métrage doit, pour être reconnu comme tel, durer moins de 59 minutes ; au-delà, le film est qualifié de long-métrage. Quant aux moyens-métrages – les films entre 30 et 60 minutes – ils n’ont pas d’existence légale à proprement parler, car pas de guichets ou de « cases » de diffusion télé dédiés.

Sur le web, la durée devrait-elle être déterminée par la règle ou par l’usage ?

En termes d’usage, il est évident que la forme courte est reine sur internet. Pour des raisons financières, d’abord – plus c’est long, plus ça coûte cher – puis pour des raisons structurelles propres au web, puisque l’on considère souvent l’internaute lambda comme un dilettante doté de la capacité d’attention d’un poisson rouge.

Pourtant, le binge watching, les « long form » de certains médias et d’autres expériences (le long-métrage de la bande de Suricate, diffusé sur Youtube uniquement, a atteint les 2,8 millions de vues en un peu plus de deux mois) montrent que si le contenu est à la hauteur, le public peut s’y plonger, longuement et assidûment.

 

©Louis C.K

©Louis C.K

 

Un modèle économique et culturel : du producteur au consommateur

Horace & Pete est proposée en visionnage payant, directement depuis le site LouisCK.net. Le premier épisode a été mis en ligne à 5$, le deuxième épisode, une semaine plus tard, est lui proposé à 2$. C’est un système relativement inédit pour le monde de la série, même si dans l’industrie musicale, certaines superstars comme Beyoncé ou Bowie avaient pu expérimenter le modèle – en s’appuyant cependant sur des grandes plateformes de distribution.

Ce faisant, Louis C.K. perpétue le modèle des AMAP (Association Pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) : une vente sans intermédiaire, directement du producteur au consommateur-spectateur. Grâce à cela, la promesse d’une liberté de ton – dénuée de toute censure ou validation externe, la websérie prend un malin à plaisir à utiliser des termes interdits à la télévision américaine – et une réactivité intéressante en termes de délais de production et de diffusion. L’épisode 1 faisait ainsi allusion à Donald Trump et au caucus de l’Iowa, en lien avec l’actualité américaine de la semaine.

Acheter Horace and Pete, ce serait donc regarder une télévision « responsable », « équitable », qui récompense directement les créateurs, sans qu’une multinationale ne se fasse de bénéfices.

 

L’uberisation de lasérie traditionnelle

Un autre élément d’analyse intéressant est la manière dont Louis C.K. a justifié sa démarche, dans une note de son blog datée du jeudi 4 février dernier.

Louis C.K. y défend le droit du spectateur à découvrir un contenu vierge de toute publicité, bande-annonce ou article de presse « qui vous disent à quoi le programme va ressembler avant même que vous ayez eu la chance de le voir par vous-même. […] Réaliser cette série et la mettre en ligne sans crier gare me donne la rare opportunité de vous offrir une véritable expérience de découverte. »

Le créateur compte sur le pouvoir viral de la toile, sur le bouche-à-oreille virtuel. Le dévoilement de la websérie est d’ailleurs révélatrice de cette volonté : c’est par le biais de sa newsletter, puis d’une note très laconique sur son site, que l’auteur a annoncé la mise en ligne du premier épisode. Le comédien s’adressant ainsi directement à sa fanbase et compte sur celle-ci pour en faire son plus fort soutien, et pour répandre la bonne parole.

La question du prix est également très signifiante. Dans sa note, Louis C.K. passe un long moment à justifier le prix relativement élevé du premier épisode, précisant le dispositif technique et le professionnalisme des équipes impliquées. Une transparence très tendance, notamment sur les sites de crowdfunding, où les créateurs ont souvent à expliquer et à détailler les sommes demandées.

Toujours dans la même note, Louis C.K. annonce les futurs prix des épisodes à venir : « Quoiqu’il arrive, je laisse le premier épisode à 5$. Je vais baisser le prochain épisode à 2$, et le reste sera ensuite à 3$. J’espère que cela vous ira.» Non seulement, la série ne passe pas par les habituels canaux de distribution et de diffusion de contenus audiovisuels, mais le prix d’un épisode peut ainsi varier en fonction de l’offre et de la demande. Il est évident que si l’épisode 2 est plus de deux fois moins cher que le premier, ce n’est pas parce qu’il est deux fois plus court ou deux fois moins bon, mais que le succès du premier permet de le proposer à un prix plus modéré. Ce qui est plus ou moins le mode de fonctionnement dérégulé des plateformes de mise en relation comme Airbnb ou Uber.

 

Less is more.

En refusant de passer par les traditionnels intermédiaires, de se plier aux prix du « marché » et de s’intégrer dans l’écosystème monétaire dominant sur internet, essentiellement géré par la publicité, Horace and Pete s’affranchit totalement des méthodes de communication et de distribution des séries actuelles. Louis C.K. est devenu une marque, désormais à même de s’affranchir des chaines de télévision et autres diffuseurs pour promouvoir et proposer lui-même son contenu. Va-t-il, pour autant, montrer l’exemple à d’autres showrunners ?

Difficile de prédire à long terme la réussite artistique et économique d’une telle entreprise, mais une chose est sûre, c’est que la série s’inscrit définitivement dans une formule agile, itérative, offrant aux internautes-spectateurs un contenu rapide, direct, dont le prix s’adapte à la demande. Et en cela, oui, Louis C.K. s’inscrit bien dans la logique « do it yourself » des webséries habituelles, capables de faire du très bon avec peu.

 

Oriane Hurard

 

 

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Spécialisée dans le transmedia et les contenus interactifs, Oriane Hurard travaille pour plusieurs festivals (Festival Tous Ecrans, I LOVE TRANSMEDIA, Séries Mania) ainsi que pour des sociétés de production spécialisées dans les nouveaux médias. Elle écrit en dilettante, mais toujours avec passion, pour ARTE, Soap et le blog du Fonds des Médias du Canada à propos des séries TV et des nouvelles écritures. Retrouvez Oriane Hurard sur Twitter @orianehurard