Iris Brey 14/02/2017

 

Miroir grossissant

Au cours de ces six dernières années, Girls a su agacer ceux qui la regardaient et surtout ceux qui ne la regardaient pas. Accusée de nombrilisme, du manque de diversité dans ses choix de casting, et d’avoir trop de bourrelets, Lena Dunham, la créatrice, a entendu et s’est améliorée au fil des années. Sur un point, pourtant, elle n’a pas bougé d’un iota, jusqu’à cette ultime saison : montrer son corps. Celle qui est showrunneuse de sa série, depuis l’âge de 25 ans et qui incarne aussi Hannah (une des quatre « girls »), a imposé son enveloppe charnelle au regard des spectateurs, pas habitués à voir tant de chair dans son plus simple élément et souvent en plein coït.
 

 
visuel Girls
Devant ces scènes de sexe, se laissant ligoter ou faire pipi dessus par Adam, faisant une fellation à Ray comme geste d’amitié ou jouant à la contorsionniste avec sa prof de yoga dans un sauna, certains se sont sentis bousculés, d’autres agressés, alors que Dunham voulait représenter sa réalité de millennial. Girls agit comme un miroir grossissant des mécanismes de construction d’une norme par nos représentations culturelles et interroge par la même occasion ce que nous trouvons beau et désirable.
 

 

Corps désirable

Lors de la saison deux, Hannah passe une journée d’amour avec le très séduisant Joshua (Patrick Wilson) dans sa maison design, à jouer au ping pong nus et manger des steaks après avoir fait l’amour. Notre première réaction est de se dire que c’est impossible qu’une fille aux petits seins, avec un ventre flasque et blanc et des cuisses dévoilant leur peau d’orange, puisse intéresser un homme beau et riche. Mais Dunham en écrivant cette histoire la rend existante dans notre imaginaire et par la même occasion nous interroge sur les stéréotypes de genre : l’exemple inverse, une jeune femme jolie avec un homme âgé moins beau, est un modèle qui peuple la fiction sans qu’on ne le questionne. Le corps d’Hannah est un corps désirant et de plus désirable.
 
Cette image tirée du premier épisode de la saison 6 met à nouveau en scène le corps de Dunham de manière provocante et provocatrice. Mais surtout, lui insuffle une nouvelle liberté. Ici, le personnage d’Hannah ne se met pas à nu pour le regard d’un homme. Le corps de Dunham ne se soumet pas non plus au « male gaze » de la caméra, un regard où le personnage féminin serait perçu comme un objet (et non un sujet) de désir. Ici la caméra montre un sexe féminin, non pas pour le rendre érotique mais pour le charger d’un pouvoir. Un pouvoir qui n’est plus co-dépendant du désir des autres.
 

 

Sourire aux lèvres

Pour le personnage de fiction, exposer son sexe révèle qu’elle prend soin de son corps. Dans les premières minutes de l’épisode, Hannah expliquait à son éditrice que l’actrice Shailene Woodley aime laisser le soleil entrer dans son vagin, d’où son teint éclatant aux avant-premières : « C’est pas du maquillage, ça c’est du soleil dans sa chatte ». Le bien-être de l’héroïne ne dépend plus du regard que les hommes portent sur elle, mais du rapport apaisé qu’elle entretient avec son corps. Pour Lena Dunham, en tant que showunneuse, ces quelques secondes prouvent que la jeune femme se déjoue des codes de censure et fait voler en éclats le puritanisme américain. Elle monte un sexe féminin non-épilé, choix qui est expliqué dans l’épisode comme voulant ne pas répondre aux codes érotiques du porno. Dunham outrepasse la bienséance pour que l’on voie littéralement du « soleil dans une chatte ». C’est un moment furtif, poétique et politique ; le sexe féminin devenant le symbole d’une émancipation. C’est maintenant les femmes, derrière et devant la caméra, qui repensent la norme en utilisant leurs corps, nous glisse la jeune femme, sourire aux lèvres.
 

 
La série de Dunham est imparfaite et c’est pour cela qu’elle est réjouissante. Girls ne cache pas ce qui dépasse, elle en fait une force. Contrairement à Sex and the City, elle ne se termine pas sur le message que le bonheur se construit à deux. Dans Girls, le bonheur des personnages irradie grâce à la notion, si peu représentée à la télé, de sororité et avant tout grâce à l’amour de soi. Aimez-vous avant d’aimer les autres, c’est le message de Saint-Valentin de cette image resplendissante.
 

 
Iris BreyIris Brey est spécialiste de la représentation du genre au cinéma et dans les séries. Elle collabore aux revues Cinemateaser et Soap ainsi qu’aux sites Les Inrocks, Le Deuxième Regard et Cheek Magazine. Elle participe à l’émission de France Culture La Dispute. Elle donne lors de l’édition 2015 du Festival Séries Mania une conférence sur la sexualité féminine dans les séries, sujet sur lequel elle écrit son premier livre Sex & the Series paru aux éditions Soap en avril 2016.

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