Benjamin Fau 08/02/2017

 

 

Chronique Politique et séries télé, année d’élections – quatrième épisode

 

 
Il y a quelques jours de cela, Trey Parker et Matt Stone, les deux créateurs de South Park, se sont avoués vaincus : la réalité des premières semaines d’exercice de Donald Trump à la Maison-Blanche rejoignait le pire de ce que la satire pouvait imaginer. Le pouvoir de l’humour semble battu en brèche : une fois devenue réalité, la caricature la plus excessive ne fait plus du tout rire.
 

 

visuel Southpark

Southpark © Comedy Central


La comédie politique est pourtant depuis longtemps entrée dans les mœurs télévisuelles, même si elle n’a jamais été un genre majeur (sauf peut-être au Royaume-Uni), et s’est souvent attaquée à des sujets que les séries plus « sérieuses » évitaient soigneusement. Petite revue des grandes sitcoms politiques, donc. Histoire de bien se remettre en tête que les fictions sont toujours plus drôles, plus inspirantes et finalement plus puissantes que n’importe quel « alternate fact »…
 

 

All in the Family et M.A.S.H. : les sitcoms contestataires des années 70

Jusqu’au début des années 70, les comédies s’étaient soigneusement détournées des questions sociales et politiques. Le modèle familial qui y prévalait était celui de la famille monoparentale au sein duquel chaque élément avait son rôle à jouer, intangible. Les accrocs faits au modèle dominant étaient mineurs : Samantha (Ma Sorcière bien-aimée) menait certes son mari par le bout de son petit nez de sorcière, mais seulement au sein de son foyer, jamais à l’extérieur, et les familles recomposées, qui allaient faire à partir des années 90 les beaux jours des comédies familiales, n’étaient encore que des exceptions de l’ordre de l’extraordinaire (The Brady Bunch). L’époux travaillait et ramenait son salaire à la maison, l’épouse gouvernait avec sagesse et bienveillance son petit royaume de la cuisine à la salle à manger, et les enfants étaient là pour apprendre les règles, coutumes et usages des grandes personnes.
 
Dans une décennie où les séries plus « ambitieuses », policières ou d’aventures respiraient pour la plupart le conformisme (des polars anxiogènes à la Kojak ou Rues de San Francisco au divertissement pur et simple des Drôles de Dames ou de La Croisière s’amuse), ce fut dans les comédies que s’exprima avec le plus de force la critique sociale – dans des sitcoms qui comptèrent, fait encore plus étonnant, parmi les plus populaires de leur temps et même de l’histoire des États-Unis.
 

 

visuel All in the family

All in the family © CBS Television


On n’en connait pratiquement rien en France, mais All in the Family tutoya pendant neuf saisons (de 1971 à 1979) les sommets des audiences sur CBS. À priori bâtie sur les mêmes fondations que les sitcoms familiales des deux décennies précédentes, cette création de Norman Lear dynamite leur moule traditionnel en faisant de son personnage principal, de son pater familias, un redoutable vieux con.
 
Archie Bunker est colérique, raciste, homophobe, dépourvu de la moindre inhibition quand il s’agit de faire entendre son avis, encore plus réac qu’un électeur de Trump en 2016. Il déteste tout et tous : les communistes, les étrangers, les syndicats, les Juifs, les animaux… De son côté, sa fille a décidé d’épouser un libéral (au sens américain du terme), un peu hippie, tendance intello gauchiste : pour Archie, un cauchemar quotidien. L’affrontement, entre les quatre murs d’un foyer américain typique, de ces deux parties – d’une part le conservatisme monolithique d’un Archie à jamais ancré dans le passé et incapable de s’en dépêtrer, d’autre part le progressisme de la jeune génération – est un des ressorts principaux du comique d’All in the Family. La comédie la plus récompensée, et l’une des plus regardées des années 70, raconte donc l’affrontement entre deux visions politiques du monde, transposant des problématiques idéologiques toujours d’actualité quarante ans plus tard dans une forme jusqu’alors sans aspérités : la sitcom familiale.
 

 

visuel M.A.S.H

M.A.S.H © 20th Century Fox Television


Il n’y eut sans doute au cours de la décennie qu’une seule comédie capable de faire de l’ombre à All in the Family : plus ou moins tirée du film éponyme de Robert Altman, M.A.S.H. raconte de 1972 à 1983 le quotidien d’une unité de médecins militaires pendant la guerre de Corée, doués, mais également fêtards, dragueurs impénitents et, plus que tout, rétifs à toute forme d’autorité (ce qui, dans l’armée, est toujours tôt ou tard un problème). D’un point de vue strictement humoristique, on est déjà à des années-lumière au-dessus du comique troupier ou de Stalag 13. Mais la série, à sa création, n’est pas qu’une machine à faire rire : elle prend explicitement pour cible, à travers le contexte-prétexte de la guerre de Corée, celle du Vietnam, où les États-Unis sont engagés jusqu’en 1975. Ce sont la cruauté, l’injustice, l’absurdité de la guerre qui sont visées, tournées en dérision avec un remarquable élan vital. Dix ans plus tard, alors que l’Amérique bascule dans le Reaganisme, le dernier épisode de M.A.S.H. est regardé par 106 millions de téléspectateurs (un record qui tient encore pour une fiction, seulement battu par la finale du Superbowl en 2010).
 
Les comédies américaines ont donc su, dès les années 70, insuffler des éléments de critique sociale et politique dans des formes qui semblaient jusqu’alors fermées à l’originalité et peu propices aux expérimentations, en usant d’ironie et d’un sens certain de la subversion. Mais elles n’étaient pas encore allées fouiner dans les arrière-cours de l’exercice du pouvoir. Ce sera chose faite dans les années 90.
 

 

De Spin City à Parks & Recreation : communautés et schémas familiaux

En 1996, les téléspectateurs d’ABC retrouvent une silhouette connue : celle de Michael J. Fox, qui, après des débuts dans la sitcom Sacrée famille en 1982, avait explosé au cinéma dans Retour vers le Futur. Dans Spin City, il interprète Mike Flaherty, expert en communication et bras droit du maire de New York. Nous voici donc en face d’une sorte d’À la Maison-Blanche en forme de sitcom et traitée sur le ton de la franche satire : à l’exception de Flaherty lui-même, tout le cabinet du maire est peuplé de sympathiques incapables. Personne n’est à sa place, personne n’est compétent. Le maire lui-même est un personnage farfelu, lunaire, gaffeur et immature, visiblement incapable de gouverner une ville – a fortiori la Grosse Pomme.
 

 

visuel Spincity

Spin City © Dreamworks Distribution LLC


Spin City est de toute évidence une sitcom « professionnelle » comme il s’en fait depuis le Mary Tyler Moore Show : un groupe de personnages hauts en couleur, aux caractères contrastés, réunis par les hasards de la vie (ici : leur activité professionnelle) dans un même lieu, et qui essayent tant bien que mal de cohabiter. Les ficelles humoristiques sont somme toute classiques, mais c’est bien la première incursion de la sitcom américaine dans les coulisses du pouvoir (et le résultat est hilarant, ce qui ne gâte rien – même après le remplacement de Michael J. Fox par Charlie Sheen en 2000).
 

 

visuel Parks and Recreation

Parks and Recreation © NBC


Quelques années plus tard, en 2009, deux auteurs de The Office, la sitcom phare de NBC, déclinent leur concept en lançant Parks and Recreation, une plongée dans les bureaux et les couloirs du département des « parcs et loisirs » d’une petite ville de l’Indiana, Pawnee, avec à sa tête l’ambitieuse Leslie Knope. Ici encore, on retrouve les oppositions de caractères qui font le sel des sitcoms professionnelles, mais la comédie bon enfant n’est jamais très loin de l’observation de l’exercice de la démocratie à son niveau le plus quotidien et le plus terre-à-terre, avec ses aléas, ses frustrations, ses luttes de pouvoir peu reluisantes. L’un des personnages les plus populaires du show, l’inénarrable Rob Swanson, incarne même un positionnement politique très précis : le libertarisme, qui défend la liberté individuelle au-dessus des sociétés et des institutions. Sa philosophie est certes souvent tournée en dérision dans la série, mais elle reflète un véritable courant de pensée, plus répandu qu’on ne le pense – et qui s’exprime, par exemple, à un niveau minimal, par la méfiance partagée par beaucoup d’Américains pour leur gouvernement fédéral.
 

 

visuel 2 Parks and Recreation

Parks and Recreation © NBC


Dans ces deux cas, la satire politique est somme toute masquée par la logique interne de la sitcom : quels que soient les obstacles, venus de l’intérieur (caractères, personnalités) ou de l’extérieur (les structures sociales et politiques, les attendus de la société, le regard des autres, etc.), le groupe parvient finalement à assurer sa survie et sa cohésion, comme, dans l’imaginaire collectif, devrait le faire une famille.
 
C’est bien une structure familiale qui est à l’œuvre dans les sitcoms professionnelles américaines. On y croise les mêmes figures paternelles, maternelles, fraternelles et infantiles que dans les sitcoms familiales, et la solution proposée est la même : l’entraide, la fraternité au sein du groupe pour seul remède aux difficultés de la vie et de la coexistence entre êtres humains.
 

 

The New Statesman, The Thick of It, Veep : la caricature comme diagnostic

Du côté de nos amis anglais, par contre, le ton est, dès le début, beaucoup plus incisif. Dès 1987, The New Statesman (peu connue en France, mais néanmoins diffusée en 1993 sur Arte) est une charge d’une rare violence contre la politique thatchérienne et le parti conservateur. Son antihéros, Alan B’Stard (prononcez « bastard ») est un jeune député du parti alors au pouvoir, aussi veule qu’avide, égoïste, répugnant, méprisant et arrogant. Aucune tare ne l’épargne, aucun vice, aucune faiblesse. L’essentiel de son activité, qui se concentre dans les bureaux et couloirs du Parlement, consiste à profiter de sa position au maximum et à insulter le monde entier (Twitter n’existait pas encore, mais nul doute qu’il en aurait fait un usage immodéré).
 

 

visuel The New Statesman

The New Statesman © Alomo Productions


Alan B’Stard incarne à lui seul le creusement des inégalités en Grande-Bretagne sous Thatcher : des riches toujours plus riches, des pauvres encore plus pauvres. Irrévérencieux et toujours dans l’excès, l’art de la caricature exercé sans aucune pitié, l’humour de The New Statesman a eu du mal à traverser la Manche, mais il est pourtant salutaire, quoique l’homme politique et le parlementaire, contexte pesant oblige, n’y soit vu que comme un bourreau, sans nuance ni rémission.
 

 

visuel The Thick of it

The Thick of it ©BBC


Quelques années avant The New Statesman, en 1980, la BBC diffusait déjà une satire des mœurs gouvernementales avec son pionnier Yes Minister, et renouait ensuite avec le genre de la satire politique féroce, cette fois sous un gouvernement travailliste, avec The Thick of It (2005-2012). La série immortalise les colères du terrifiant spin doctor Malcolm Tucker (Peter Capaldi, l’actuel Doctor Who) face à un velléitaire et gaffeur ministre des Affaires sociales. Filmée comme un documentaire, caméra à l’épaule, riche en dialogues improvisés, The Thick of It ne repousse pas les limites de la cruauté satirique, mais demeure une critique très solide des compromissions et de la perversion des pratiques politiques contemporaines.
 

 

visuel Veep

Veep ©HBO


Avec son créateur, Armando Iannucci, elle traverse l’Atlantique pour donner naissance à Veep, sans doute l’une des meilleures comédies de ses dernières années. Emmenée par une extraordinaire Julia Louis-Dreyfus (Seinfeld), transposée dans les coulisses de la Maison-Blanche et à peine édulcorée par rapport à sa grande sœur britannique, Veep est une charge en règle contre la bêtise béate sous toutes ses formes, un jeu de chamboule-tout où le téléspectateur se plait à renverser, hilare, toutes les fausses idoles politiques et médiatiques. Difficile à dire ce que deviendra la série de HBO confrontée à la réalité de l’administration Trump : comme South Park, Veep doit à présent prendre en compte le fait que ce qu’elle présentait comme une caricature, c’est-à-dire une version déformée du réel où les pires caractéristiques des personnages, bien que fondées sur des traits réalistes, sont poussées jusqu’à leur paroxysme, ne tient plus la route face à une réalité dépassant en grotesque les scénarios les plus extrêmes.
 
Que ce soit en s’emparant de problématiques politico-sociales comme s’il n’y avait rien de plus naturel, en appliquant un modèle communautaire familial à des groupes impliqués dans la vie politique ou en attaquant de front et jusqu’à l’outrance la méchanceté et la bêtise dont peuvent faire preuve des hommes et des femmes politiques, la comédie satirique politique a toujours été une arme redoutable contre l’acceptation aveugle d’une réalité dictée par autrui, un exercice salutaire d’esprit critique. Il est peu probable qu’elle cesse d’un seul coup de jouer son rôle, mais il lui faudra sans doute à présent se métamorphoser, se découvrir de nouvelles formes et de nouveaux traitements – même si les sujets, dans le fond, ne changent pas beaucoup. On aurait certes préféré que cette évolution se fasse dans un contexte moins tragiquement grotesque, mais, heureusement, les ressources de l’imagination et de l’humour humains sont pratiquement inépuisables.
 

 

Prochain épisode le 1er mars : De 24 Heures Chrono à House of Cards, les métamorphoses de la figure présidentielle aux États-Unis

 
 

 

 

 

visuel chroniqueur Benjamin Fau

 

Né en 1977, Benjamin Fau écrit sur la musique, la littérature et les séries télé depuis le début des années 2000. Spécialiste des médias et membre de l’Association des critiques de séries, il est également écrivain, traducteur et musicien. En 2011, il publie avec Nils C. Ahl le Dictionnaire des Séries Télévisées, dont une édition mise à jour et augmentée est parue en octobre 2016. Lorsqu’il traîne sur Twitter, c’est ici : @benjaminfau